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Balade en Absurdie...

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913080 Publié le 26/03/2005 à 18:49 Demander à la modératrice de supprimer ce forum

Donc, je re-re-remets ci-dessous, et selon le temps que j'ai, les petites histoires que j'aime écrire.
913080 Publié le 26/03/2005 à 18:51 supprimer cette contribution









QUINZE MILLE PLANCHES


















C’ est un jour méchant, un jour sale, de ces journées qui semblent effrayer le soleil et devoir rester nocturnes...
Dans ce coin du cimetière, une maigre assistance se tasse au mieux: quelques vieilles, noires et courbes, cinq ou six marins, casquette de rigueur, mains dans les poches et col remonté. Le vent du nord de novembre, en Méditerranée, ça te glace son bonhomme aussi sûrement qu'un blizzard polaire. Tout ce petit monde a plus la goutte au nez qu’aux yeux.
Devant, tête de proue de ce triste navire, Raoul contemple le cercueil de sa Louise et rumine l'amertume de ce jour macabre. C'est un homme âgé, grand, sec, encore vigoureux, avec un beau visage latin éclairé d'un regard bleu transparent, et qui a reçu de la vie sa ration de rides embrouillées.
Monsieur le Curé procède, toujours digne, mais plutôt pressé car parfois à la limite de l'envol, les voiles de sa chasuble gonflées par les rafales.
Quand tout est dit, chanté et pleuré comme il se doit, après quelques murmures gercés et des poignées de mains glacées, Raoul reste un moment à examiner le port, au bas de la colline. Les jetées sont allongées, et la mer repoussée vers le large par le vent.
Les bruits de truelle du Père Féraud, cantonnier, garde, et fossoyeur municipal, le sortent brusquement de sa rêverie; il lui grommelle ses dernières instructions, qu'il confirme d'un gros billet.


* * *

Devant chez lui, Raoul est attendu par Jean Buynes qui tire sur sa pipe en battant de la semelle.
— 'soir, bredouille celui-ci avec un pauvre sourire; tu sais, je suis désolé, je rentre juste de la sardine et l'ai pas su, enfin... j'ai pas pu... qué misère!
— Je t'en prie, monsieur le maire, entre un moment, propose Raoul sans répondre aux condoléances maladroites que l'autre continue d'emmêler dans sa barbe. Il ne l'aime pas vraiment, le trouvant trop rond, trop gras, suffisant, loup de mer de carte postale et trop maire de "notre bonne ville de S...".
Sans un mot les deux hommes s'attablent dans la cuisine silencieuse, pleine d'absence. Un premier pastis est englouti presque à sec, pour réchauffer la tripe; le suivant décide Jean à rompre le silence.
— Qué misère, répète-t' il. Tu l'as soignée deux ans comme un saint! Mais aujourd'hui, vaï, elle est plus heureuse que nous tous! Allez Raoul, faut te reprendre, c'est jamais bon de tournailler tout seul dans son malheur. Maintenant que ta Louise est... enfin... tu vas être plus libre et tu vas pas rester sans rien faire de ta peau, allons! Peut-être, tu pourrais...
— Pas question! l'interrompt Raoul. Je n'ai pas travaillé depuis qu'elle était couchée et tu sais bien que ça fait trop longtemps que je n'ai pas roulé une bille. Et puis, pourquoi faire? Le métier est perdu, il n'y a plus personne sur la place.
— Mais justement, mon vieux, justement: tu es le dernier; pas un des derniers mais le dernier et tu le sais parfaitement. Allez, zou! fais un effort, notre bonne ville a besoin de toi. Réfléchis: ça te fera du bien et ça fera plaisir à tout le monde; pense à nos deux dernières fêtes.
— Il y avait moins de touristes?
Buynes préfère plonger le nez dans son verre et sirote. Le silence s'alourdit, les regards se fuient, les verres se vident à petites lampées songeuses...
Soudain clairvoyant, Raoul réalise qu'il n'aura pas la paix: le conseil municipal a tant attendu, et même un peu espéré la fin de sa Louise que le maire vient le relancer à la sortie du cimetière, sans la moindre décence. Il considère son verre, le fait rouler dans ses grandes mains, laissant l'autre mijoter. Enfin, il se lève et le gros élu suit le mouvement, croyant être simplement éconduit.
— Une supposition, juste une supposition comme ça, hein, que je m'y remettes? Tu me donnes le hangar de la Rue Haute?
Le double menton approuve, l'oeil suppliant.
— Et aussi la grande jetée du Port Saint-Louis?
Pour toute réponse, Jean lui secoue l'épaule et lui serre une main souriante.




* * *



Suffit pour aujourd'hui, décide Raoul. Il abandonne la scie à moitié planche, jette sur l'établi le reste de crayon qu'il avait à l'oreille et sort du hangar en fermant bruyamment trois verrous cadenassés. Accueilli par une douce tiédeur printanière, il renifle l'odeur iodée qui forcit à mesure que la saison avance et que le vent marin coule sur la colline.
Pour rentrer, il fait le tour par la corniche. Ce soir il a envie de surplomb, de triomphe, envie de partager sa fierté avec sa Louise, toujours présente. La séance de la veille, en conseil municipal, avait été plutôt rude.
— Quinze mille planches de cent-vingt!! s'était étranglé l'adjoint technique, mais c'est pas Dieu possible! Il est fou! Ca nous fait tripler le budget de la fête!
— Et soixante mille clous de quatre-vingts, avait tranquillement rappelé Raoul; on m'a promis aussi la jetée du Port Saint-Louis, cinq cents barrières, et c'est à prendre ou à laisser...
Le débat fut houleux; les uns estimaient la dépense démesurée, les autres, du côté desquels se rangeait le maire, se souvenaient de l'échec de la dernière fête: le port vide, les majorettes poussives s'escrimant des gambettes et du bâton sans attirer le rire d'un enfant ni le moindre regard oblique des vieux, indifférents. Jusqu'au coup de mer qui arrosa la bamboche du soir. Tout y était, c'est à dire que tout manquait: Raoul, et sa bille.
— Sois au moins prêt pour Sainte Claire, le onze août, avait conclu le maire.
Sûr qu'il serait prêt; mais il refusa avec mépris de dévoiler ce qu'il préparait, affirmant en toute simplicité que ce serait un chef-d’œuvre, une inédite et prodigieuse conclusion à sa carrière.
— Surtout, sois prêt, répéta Jean, avec une menace dans l'index.





* * *




Raoul se rase ce matin avec plus d'application que d'habitude. Le fenestrou de la cuisine éclabousse sa joue gauche d'un jour déjà blanc malgré l'heure matinale. D'une rotation très étudiée, quoique routinière, il attaque l'autre joue sous un même angle favorable.
Il écoute le bourg frissonner des mille bruits joyeux de ce matin de fête, dominés par les cloches annonçant la première messe, la messe des pêcheurs. Rien ne presse. Il faut le temps que Monseigneur bénisse, à bras raccourcis, la mer, le port, le phare, les bateaux, les filets et la jetée Saint Louis; le temps qu'en bas toutes les délégations se rassemblent, et montent le chercher: il peut se raser tranquillement et finir de s'habiller.
Tout en brossant son vieux costume — que sa Louise aurait repassé — il songe à sa soirée de la veille. Jusqu'à une heure tardive, il allait dans les rues, sa caisse à outils à l'épaule, faisant mine de ne pas remarquer les sourires entendus des badauds de terrasse. Il avait passé une partie de la nuit dans les ruelles et sur les places, retouchant au papier de verre le creux de cales de bois ou vérifiant au niveau à bulle l'inclinaison d'énigmatiques petits toboggans. Il s'était longuement arrêté devant la Mairie pour modifier d'un savant coup de varlope la pente d'un petit tremplin, lequel s'appuyait sur la margelle de la fontaine. Terminant sa vadrouille sur la jetée, il avait soigneusement examiné l’échafaudage qui maintenant la prolongeait, comme une potence inutile au-dessus de la mer.
Il était remonté trop tard pour rencontrer quiconque...




* * *



Le son clinquant de l' Harmonie Municipale ( qui n'a d' harmonique que le nom ) fait sursauter Raoul. Perdu une fois encore dans ses calculs, perdu sans sa Louise, il s'est habillé machinalement et a oublié ses chaussures. Ses pieds ne s'en plaignant pas, c'est en costume, cravate et pantoufles qu'il se plante devant sa porte, grand, raide.
Ils sont tous là. Précédé de la fanfare et des majorettes, le maire, soufflant et déjà tout humide, remplit son écharpe tricolore et marche en tête du conseil. Viennent ensuite les délégations: les pêcheurs, les ostréiculteurs et mytiliculteurs de l'étang, les apiculteurs mielleux de l'arrière-pays, et même le gardien du phare, plus saoul que jamais. Chacun, respectueusement, salue Monsieur Raoul, le dernier des gloupiliculteurs de cette bonne ville de S...
Enfin, tout ce beau monde grimpe vers le hangar de la Rue Haute. Les spectateurs sont rares, le gros de la foule étant resté sur le port, contenu par les barrières qui libèrent l'accès à la jetée Saint Louis.
Devant le hangar, l'Harmonie achève son dernier massacre; une fillette récite à Raoul un compliment et lui tend un bouquet avant de rejoindre le regard mouillé de sa tremblotante mamie.
Jean Buynes se tourne alors vers sa suite, imposant le silence.
— Mes amis, chers concitoyens, c'est avec le plus grand plaisir, mais aussi une pointe de nostalgie, que j'ai pour la dernière fois l'honneur de donner le signal à notre cher Raoul, qui a travaillé pour nous cette année encore. Je ne sais pas, et nul ne sait ce qu'il nous a longuement préparé mais je crois pouvoir, au nom de tous, l'assurer de notre plus grande admiration, qui n'a d'égale que notre gratitude devant la réussite déjà acquise de cette belle journée.
Les applaudissements fusent, plus satisfaits de la brièveté du discours que de son banal contenu. D'un geste, le maire invite Raoul qui s'approche de la grande porte, un trousseau de clefs à la main...



* * *



L'ouverture du hangar se fait dans un silence religieux, curieux, qui devient un mutisme stupide lorsque apparaît, occupant tout l'espace béant de l’immense porte, un haut panneau de bois qui monte du sol au plafond.
Muni d'une longue perche à crochet, Raoul fait jouer un loquet supérieur et retient péniblement le grand panneau de bois, le rabattant vers l'avant. Un murmure court sur l'assemblée: on comprend qu'il s'agit en fait d'une caisse car une deuxième caisse, presque aussi grande, s'imbrique exactement dans la première! Raoul répète sa manœuvre et abaisse le second panneau, qui vient se poser sur le précédent.
Jouissant de la surprise grandissante des spectateurs, il ouvre ainsi une succession de caisses qui, à la manière de poupées gigognes, contiennent exactement la suivante. Les panneaux rabattus forment peu à peu une sorte d'escalier en pente douce. Grimpant cet escalier, Raoul abandonne sa perche, car les loquets lui deviennent accessibles.
Les commentaires vont bon train; on se pousse du coude, on se souffle à l'oreille, on s'interroge, on suppute... Enfin Raoul, maintenant couché sur les marches, suspend l'ouverture de ce que tout le monde suppose être le dernier coffret, juste une boîte. Il se retourne vers Jean, dans l'attente d'un signe.



* * *



Lorsque le maire a jugé l'effet suffisant, il libère Raoul du menton; celui-ci ouvre alors lentement le dernier battant et une bille d'acier apparaît, grosse comme une demi boule de pétanque.
D'une pichenette il lui donne juste l'élan nécessaire pour qu'elle s'anime en douceur, roulant vers le bord du coffret. La bille saute le premier degré, rebondit sur les suivants, prenant peu à peu de la vitesse. Quand elle sort du hangar, Jean recule aussi vivement que son embonpoint le lui permet, bras écartés, repoussant sa suite agglutinée de curiosité.
La bille ayant franchi le dernier degré avec une certaine vitesse, la pente de la rue lui fait tout naturellement prendre un élégant virage qui la conduit de plus en plus vite vers le premier carrefour, quelques dizaines de mètres plus bas. Tous lui courent derrière, à l'exception du maire, qui ne peut pas, et de Raoul, qui sait: il a le temps.
En effet, quand elle arrive à toute allure au carrefour, accompagnée des cris admiratifs des premiers badauds, une grande cale arrondie la recueille en souplesse dans sa gouttière et l'oblige à remonter, ce qui permet à sa suite officielle de la rejoindre.
Une autre cale, plus ouverte, la conduit sur la droite, lui faisant ainsi décrire un cercle du meilleur effet et elle se dirige vers la rue dite "de la Mairie" — parce qu'on se chamaille depuis des siècles pour lui trouver un nom. La pente est plus douce et l'on suit tranquille, poussant du regard cette bille vivante. Devant l'Hôtel de Ville, étroitement surveillée par deux cales formant entonnoir, elle s'engage sur le petit tremplin et saute gracieusement la fontaine sous des applaudissements approbateurs, avant de poursuivre sa course vers le premier platane de l'allée...
Ainsi, guidée de cale en cale, tantôt lentement, parfois à vive allure, mais toujours avec une précision magique, la bille roule vers le port en suivant un trajet complexe agrémenté de remontées, cercles, spirales ou loopings, au gré des éléments qui jalonnent sa route.
Raoul suit à son rythme, paisible et rayonnant au milieu d'une foule de plus en plus dense; il est photographié par les touristes, montré du doigt par les enfants et encouragé par les appréciations de sa suite.
Une ovation fantastique salue l'entrée de la bille sur le port. Mais quand elle s'engouffre sur la jetée, au plus fort de sa vitesse, le miracle se produit: dans la seconde suffisante pour que l'objet parcoure la jetée et se présente devant la construction qui la prolonge, la foule s'assagit, se tétanise...
Le silence est impressionnant, palpable, un formidable silence qui effraie les mouettes, écrase la colline, dompte la mer.
Aucune respiration ne vient troubler la montée sur l'échafaudage de l'engin qui, mourant, s'avance sur une dernière planche horizontale, au-dessus de l'eau... La bille, achevant sa course au bord de la planche, semble hésiter et s'arrêter.
Poussée enfin par mille volontés suppliantes, elle vacille puis tombe, tombe...



... GLOUP !



Ce fut vraiment un très beau gloup, bien rond et bien sonore; on aurait pu dire, comme pour la musique de Mozart, que le silence qui suivit le gloup était encore du gloup... Le plus beau gloup jamais inventé par le meilleur des gloupiliculteurs de cette bonne ville de S...


* * *


C'est une soirée généreuse, claire et calme, de ces soirées qui semblent retenir le soleil et devoir rester lumineuses...
Monsieur Raoul promène sa longue silhouette sur le port en dégustant la douceur de ce soir d'automne. Dans son ombre immense, sa Louise l'accompagne.
Il remarque un gosse au regard délavé assis sur le quai jambes pendantes et qui de temps à autre jette un caillou dans l'eau noire. Il s'approche doucement.
— Bonsoir, petit.
— 'soir, m'sieur.
— Fais voir un peu tes cailloux, pitchoun?
Le gamin hésite, perplexe, coulant l'eau bleue de ses yeux sur ce grand bonhomme, ce grand vieux sec et perclus qui ne semble plus le voir. Il montre finalement une paume crasseuse.
Il reste quatre pierres, à l'évidence soigneusement choisies: elles sont toutes presque parfaitement rondes...



* * * * *














Pierre Carlow
913080 Publié le 26/03/2005 à 19:36 supprimer cette contribution
cuilà va bien aussi en absurdie
913080 Publié le 26/03/2005 à 19:36 supprimer cette contribution
PAUL et GERTRUDE





Un, deux, trois… cinq et demi-tour, un deux, trois… et demi tour ; environ huit cents aller-retours et deux heures de marche dans cette cellule grise qui ne pense pourtant à rien.
Ironie quand tu nous tiens ; tu sauves Paul de sa folie rampante, lui le reclus, le rebus de la sôôciété, condamné à huit ans ferme.
Pas à la simple prison, non : à la réclusion criminelle, ce n’est pas du tout la même chose ; il est seul, ce qui ne le gêne pas vraiment ; la solitude n’est rien, elle lui est une compagne facile.

Les seuls contacts de Paul sont rythmés, métronomisés impitoyablement par la tarentule administrative qui en a la « charge ». Petit déj, douche, promenade (trente minutes, sauf dimanches et jours fériés), bouffe, etc…
Petit à petit, il a développé la conviction que ce sont les mêmes secondes, les mêmes minutes, les mêmes heures qui servent et resservent chaque jour, chaque journée étant elle-même remise en service tous les matins. Il se dit bien que dehors beaucoup de gens fonctionnent ainsi.

La solitude, ça va : Paul peut peupler. Ce qui est dur, c’est l’isolement…Qui devient horrible quand Photo est de service.
La majorité des gardiens est plutôt sympathique, bonhomme et apathique…
Mais Photo, lui ! dans le genre comique à deux balles, grasseyant et fier de lui :
« J’me présente : Minolta, mais tu peux m’appeler Photo ; Minolta, photo, parce que j’suis maton… photo maton, quoi !! ». N’est pas véritablement méchant, mais lourd, lourd…

Déjà trois ans que Paul se farcit ce débile, qui constamment lui sert la même soupe, assaisonnée de la même vanne.

Pourtant aujourd’hui Paul est heureux ; il y a des cui cui dans les oreilles, du vent dans les poumons et des fourmis dans les jambes. Il y a grève du personnel ce qui bouleverse un tantinet le ronron quotidien : pas de cantine, donc sandwiches, pas de promenade et pas de Minolta.




Fameux, le sandwich : bœuf froid, moutarde, salade ; depuis bientôt trois ans qu’il pourrit ici, c’est la première fois que Paul peut savourer, assis sur son lit, les yeux à demi clos, sans ce parfum métallique qui enveloppe tout ce que la cantine sert.

Bercé par ses souvenirs de promenade dans les prés, avec Virginie, à qui il avait dû expliquer que la différence entre une vache et un taureau ne tenait pas strictement à la taille des cornes.

« Ecoute bien, Virginie : la vache a deux sous-produits : le lait et la bouse. Le lait, on en fait du beurre et du fromage, ça ne nous intéresse pas. Reste la bouse ; de deux choses l’une : soit elle tombe sur le pré, soit elle tombe sur le chemin. Sur le pré, elle se décompose, ça ne nous intéresse pas. Si elle tombe sur le chemin, de deux choses l’une : soit on marche dedans, soit on ne marche pas dedans. Si on ne marche pas dedans, on passe son chemin, ça ne nous intéresse pas. Si on marche dedans, de deux choses l’une : soit on s’en aperçoit, soit on ne s’en aperçoit pas.
Et si on s’en aperçoit, alors là, Virginie, on se dit : « la vache a deux sous-produits, le lait, la bouse… »



Paul sort de ses rêves absurdes, attiré par un petit mouvement, à l’angle du mur .
Il y a une miette de son sandwich qui bouge, par terre. Il s’approche doucement et dans la pénombre distingue une fourmi qui remorque le débris.
Une fourmi… Paul est troublé ; au cœur de la mécanique confortable dans laquelle il s’était résigné à n’être qu’un rouage soumis, voici qu’il n’est plus tout seul. Timidement, il propose un doigt délicat comme barrage, et la petite fourmi grimpe sur sa main, abandonnant au sol l’énorme miette.

Le temps s’est alors arrêté, et la même seconde a servi longtemps, longtemps…

Paul, la bouche entrouverte bavant un bout de salade, fait jouer sa main tel un marionnettiste pour accompagner les courses affolées de la bestiole. Ce n’est pas une grosse fourmi méchante, rapide ou urticante ; juste une petite fourmi de lézarde, de cuisine. Une fourmi en prison, puisqu’elle est toute seule…
Enfin, il la repose à terre gentiment, pour l’observer interminablement charrier sa pitance vers une fente minuscule de la base du mur.

Le lendemain, la grève terminée, Minolta est revenu, avec sa bouffe avariée, sa blague idiote et son pain rassis. Paul n’a pas mis tout le sucre du sachet dans son yaourt.
Il a déposé avec soin quelques grains de sucre près de la fente. Et il a attendu, et elle est venue…

Après quelques jours de ce manège, devant la régularité des visites de sa fourmi, touché par sa facilité à grimper sur ses doigts, passionné par l’observation de l’insecte, Paul décida d’appeler sa fourmi Gertrude…





Quelque mois plus tard, il appelait :
« Gertrude ? »
… et celle-ci accourait, docile et curieuse. Et le temps est devenu élastique…
Amitié improbable entre une brute et une fourmi : tout l’esprit de Paul est occupé par Gertrude ; lui, le violeur abruti se transforme peu à peu en ami attentionné, prévenant. Il la nourrit, lui apprend des tours .
Au bout de dix-huit mois, Minolta écœuré et muté est parti faire profiter d’autres chanceux de la finesse de ses plaisanteries.
A chaque repas, Paul est fier de montrer sa Gertrude, qui devient l’attraction des gardiens ; son tour le plus remarqué est celui qui consiste à entrer dans l’oreille de son maître pour ressortir quelques minutes après par le nez ! Beaucoup de matons étaient certains que Paul avait deux fourmis…
Il lui racontait également des histoires, comme il faisait avec Virginie.

Des histoires de cigales, ou des histoires de poux :
« Chez les Papous, il y a les Papous papas et les Papous pas papas; il y a aussi les Papous à poux et les Papous pas à poux . Donc, il y a des Papous papas à poux, des Papous papas pas à poux, des Papous pas papas à poux, des Papous pas papas pas à poux. Mais chez les poux, il y a des poux papas et des poux pas papas… »
Et Gertrude semblait écouter, immobile sur le dos de la main, ou, les jours de chaleur, sortant juste ses minuscules antennes du nombril de Paul.

Trois étés plus tard, le sauvage est devenu mouton, exemplaire et apprécié de tous, détenu modèle qui, profitant de remises de peine se trouve aujourd’hui à la veille de sa libération conditionnelle. Il n’a pas peur et personne ne s’inquiète à son sujet : il n’est pas seul…


Paul serre Gertrude sur son cœur, dans une petite boîte d’allumettes cachée au fond de sa poche de poitrine.
Il a eu un peu de mal à l’y faire entrer.
« Allez viens, ma cocotte, tu verras comme on sera bien,
je te montrerai la ville,
la campagne ;
je te permettrai des fonds de placards,
des évacuations de baignoires,
des arrières de frigos
et même des coins à poubelles ;
on ira voir la mer,
et même des pique-niqueurs…
Non, sors de ma narine ! N’aie pas peur. Calme toi, là… ma belle, là… »

Levée d’écrou à onze heures ; le temps reprend sa marche brutalement. Quelques encouragements de circonstance, muni du pécule et de la valise cartonnée réglementaires, Paul se réveille dans la rue, ahuri. Le temps est doux, calme, début d’automne.

Les cinq premiers pas sont faciles, mais Paul a eu un mal fou à ne pas faire demi-tour. Un, deux, trois… cinq et …six ou plus, oui, dans la même direction ! La liberté !
Machinal, instinctif, il s’attable à la terrasse de l’inévitable bistrot d’en face, et commande un petit blanc sec…

Le sang de Paul se glace lorsque le garçon, qui n’était pas le même que celui auquel il avait passé commande, lui apporte son verre : celui-là, c’est Minolta tout craché !
« Voilà pour monsieur : un p’tit blanc sec ; toujours meilleur qu’un grand nègre mouillé ! »
Et le même humour, en plus… décidément.

Paul se relâche, tranquille, grâce à deux gorgées (du velours) et au passage d’une brunette fraîche comme une sauterelle de rosée, celles qui sont encore engourdies et que l’on peut attraper si facilement. Relents de vieux démons …

Un infime grattouillis le ramène soudain des rivages insalubres où s’égarait sa mémoire. Gertrude !
Il prélève délicatement du petit doigt une goutte de vin qu’il étale en virgule élégante sur le marbre de la table : faut pas qu’elle se noie. Il ouvre doucement la boîte d’allumettes, si près du liquide que la fourmi s’y plonge aussitôt avec une jouissance évidente.

Et Paul contemple, le menton entre les mains, serein, ému, étouffant de bonheur.
Le garçon passant près de lui, il lui fait signe :

« Dites, vous avez vu ?… »

Le loufiat s’approche, examine, l’œil blasé, et d’un pouce négligent écrase Gertrude.

Puis, essuyant rapidement la table :

« Ca, monsieur ? s’cusez moi… c’est juste une fourmi ! »














Pierre Carlow
634723 Publié le 26/03/2005 à 22:26 supprimer cette contribution
je suis toujours aussi fan !!!!
1290740 Publié le 27/03/2005 à 10:11 supprimer cette contribution
moi aussi
913080 Publié le 27/03/2005 à 18:09 supprimer cette contribution
Joachim Bellebride

Juin 44

L’odeur de la guerre est mauvaise aux narines québécoises…
Arrivé des forêts sirupeuses de son pays natal, Robert Bellebride souffre du nez, plus que de ses pieds. L’odeur de ses pieds, ce sont plutôt ses potes qui en souffriraient, mais qui préfèrent la fermer, considérant la carrure du gars.

Les balles, les grenades, la mitraille, il s’en fiche complètement, Robert ; ce qui l’em profondément, c’est l’odeur. Odeur du sable, odeur marine, odeur du singe qu’il faut bouffer, de la poudre acide, de l’essence. Lui, c’est un terreux du fond du bois, au nez aussi sensible que celui des ours qu’il côtoie.

Alors il baroude, il écarte, il libère… en se bouchant le pif.

Août 44

C’est au détour de Joinville le Pont, Pont Pont, qu’il rencontra Marinette Rusquier, venue abreuver ses « américains » . Elle était aussi fraîche que le vin qu’elle servait, savait l’anglais, le grec et le latin, Marinette, normalienne et si bien foutue.
Elle avait de la profondeur dans les yeux, du charme au creux des lèvres, et cette sorte de retenue dans les hanches qui font la vraie séduction.
C’est sur une herbe tendre qu’ils se sont aimés, Robert et Marinette, de toutes les caresses stockées au creux de leur cœur, de toute l’envie accumulée dans les meules moissonnées, sur des senteurs qu’il adorait, enfin.
Ainsi fut conçu Joachim Bellebride, sur la fin d’une guerre aussi stupide que toutes les guerres, au début d’un amour aussi stupide que toutes les amours…
Et Robert est reparti, lourd de promesses, sourd et certain de revenir. Mais il se bouchait trop le nez et n’a pas senti cette dernière balle…

********

Décembre 2003

Joachim roule sur l’autoroute vers Toulouse, serrant entre ses puissantes cuisses la furieuse K 1000 qu’il guidonne de ses poignets fatigués.
Sentiments mélangés aux odeurs vaseuses de l’Hers, ce ruisseau presque rivière, ce prétentieux poissonneux qui fut calibré pour laisser passage aux hommes roulants , aux monstres bétonneux, et qui en pue encore plus !
Il le sent encore, comme il sent les fragrances du canal du Midi, quand sa « Mam’rinette », comme il l’appelait, le promenait après ses cours à Saint-Stanislas.
Dieu qu’il en a chié ! Le cycle d’Homère, et lanlaire…

Mam’rinette, helléniste distinguée, ne jurait que par ce fameux cycle homérique : vingt ans de croissance, vingt ans d’études, vingt ans de voyages et vingt ans de sagesse… pour faire une vie riche, juste avant une pauvre mort.
Joachim aussi aimait les cycles, mais plutôt à deux roues. Avec un moteur c’était encore mieux ; et à l’époque, ça sentait bon l’huile et le cambouis, l’interdit, la rapine et la baston.
Pendant que Nougaro chantait que « même les mémés aiment la castagne », il profitait d’une croissance rapide pour pratiquer . Fermement, quotidiennement, avec application et au profit des loulous de la Faourette, cette collection de legos destinés à loger dans ses clapiers des lapins immigrés .
C’est ainsi qu’au terme de ses vingt ans de croissance, Joachim entame ses vingt ans de cabane…


Jo broute de l’autoroute, peu à peu engourdi par un pilotage moutonnier ; c’est juste de la conduite un peu rapide, et quelques signes machinaux du pied droit aux bagnoleux sympathiques.
Il sent Toulouse approcher. Il renifle Garonne, il frémit aux aigreurs de la Plaine des Filtres. Mémoire olfactive, paraît-il la plus ancienne, la plus reptilienne, qui commence à envahir le confinement de son casque.


La prison Saint-Michel… il humait le printemps au Jardin des Plantes voisin, par sa lucarne si grandement fermée, et au crottin des ânes baladeurs des petits gosses blasés, gavés de sucreries acétiques.
Mam’ était assidue au parloir, faut reconnaître, mais avait cloué sur le comptoir des conditions drastiques :
« Si tu veux embrasser le parfum de ta mère, tu dois travailler ton cerveau, comme Homère, et ceci en plus de ton travail. Je reviendrai chaque fois que tu m’enverras un devoir.»
Homère ? « Ho ! mère ? »
Rien à faire : le grand garçon dut se résoudre, et commencer à travailler de la cervelle.
Et il en a récité, du latin et du grec, tout en pliant des cartons, en collant des semelles de charentaises !

Pour le plus grand plaisir de ses collègues de chaîne, qui lui demandaient :

« De l’Ovide, çui-là qu’a du bide ! »
« Non ! du Tyrtée, ce vieux pédé ! »
« Allez, quoi, fais nous de l’ Oppien, ça fait du bien… »
« Hé ! du Catulle, celui qui rit quand on l’… »

Mais de ce côté-là, la masse musculaire de Joachim fut une assurance calme et définitive pour son intégrité rectale…


Douze ans, qu’il en compte, le Jo, douze ans d’études, de devoirs hebdomadaires s’il voulait respirer et partager quelque pâté de campagne : Mam’rinette fut impitoyable.
« La régularité, mon petit, c’est la clé de voûte de tout effort… »
« La régularité, mam ? mais tu te rends compte que je suis en prison, là ? Les métronomes, Mam’, je connais que ça ! C’est tictaquesque, ici.»
« C’est bien, mon petiot, tu commences à inventer tes mots… »

Jo roule plus lentement, approchant de la gare de péage Toulouse-Sud…

Au bout des douze années de bûchage pilotées par une Mam impitoyable, c’est un agrégé en lettres classiques qui l’embrasse tendrement à sa sortie. Un agrégé pointilleux :
« Mais enfin, Mam’rinette, arrête un peu avec ton cycle d’Homère ! Je ne sais pas où tu es allée pêcher cette légende ; l’existence même d’Homère est controversée . »
« Je te dis que c’est vrai, et c’est parce qu’il était devenu aveugle qu’il a pu vivre ses vingt ans de sagesse ; et quand bien même il s’agirait d’une légende, nos légendes sont vraies parce qu’elles plaisent à nos cœurs. »

Indécrottable, la maman, et bien fatiguée… cancéreuse bien jeune, elle est partie tout doucettement, à la fin des années soixante-dix, tandis que Joachim enseignait au Caousou en câlinant une adorable Hélène. Finaude et opiniâtre, Marinette avait fait jurer à Joachim d’aller retrouver ses racines paternelles, dans la Belle Province.
Il était parti pour un congé sabbatique d’un an, à Saint-Jean des Piles, vers Shawinigan… et n’avait rien trouvé d’autre qu’un goût immense pour le bûcheronnage.
Huit années de forêt, malgré les appels pathétiques d’Hélène, encabané à nouveau, mais sous des planches de pruche.
Douze ans d’études carcérales, huit ans de bagne canadien ; vingt ans de formation, en quelque sorte.
Et le virus de « l’ailleurs » inoculé en lui avait terminé son incubation…L’envie de se tirer fit de lui un biker erratique.


Sur la rocade, en passant devant la Cité de l’Espace, Joachim oublie ses voyages, ses amours, ses galères. Hélène… ses yeux pailletés d’or, son odeur si naturelle… il la retrouve dans, allez, vingt kilomètres ?
Surpris, le gars, quand il l’a appelée depuis Perpignan, après son tour d’Espagne. Surpris et charmé de l’entendre délicatement raconter sa solitude, peuplée d’un chien et du souvenir envahissant d’un prof de lettres classiques.
« Tu prends direction Bordeaux, tu sors à la première sortie, Saint-Jory, et là tu demandes Bagnols.» Et comme un avant-goût de la nostalgie à venir, elle lui a expliqué que « Bagnols » vient du fait que le patelin, situé au bord de Garonne dans la plaine alluviale, est sur l’emplacement d’anciens bains romains.
« Et il suffit de creuser derrière l’église, sur trente centimètres, pour trouver les dalles de la voie romaine Via Verdunensis, qui allait de Toulouse à Bordeaux. »
Pas besoin d’allécher d’avantage l’ours voyageur ; évident qu’il va venir creuser, Joachim… et pas que derrière l’église . Il y a des souvenirs délicieux à déterrer chez Hélène : elle lui a fait comprendre qu’elle serait très heureuse de piocher avec lui.

A Saint-Jory, deux petites frappes s’ennuient au crépuscule ; Jo stoppe à leur hauteur.
« Pardon, jeunes gens, vous pourriez m’indiquer Bagnols ? »
« Hé ! z’y va ! tema l’engin ! Ca doit arracher grave ce moulin, non ? Allez, mec, fais moi essayer !»
Joachim enlève simplement son casque, et regarde en souriant les deux ados, de ses yeux gris, entourés de rides coriaces.
« Euh… c’est simple, m’sieur, au feu vous prenez à gauche et c’est tout droit, à cinq kilomètres .»

Roule, roule dans ton rêve d’amour retrouvailles, mon Jo.

Sans doute trop émue, Hélène avait juste oublié un détail : la plaine alluviale, c’est l’enfer des carrières d’extraction de graviers, le bal continu de camions énormes.
Ce mois-ci, après quelques jours de gel, la pluie et les gros culs ont un peu défoncé la dernière ligne droite, après le concasseur : cinq cent mètres avant Bagnols.
Joachim avait les mains affaiblies par le fourmillement de caresses impatientes, et il ne put contrôler son guidon ébranlé par un cul-de-poule obscur et cent-vingt à l’heure de précipitation.
Le poteau voisin l’attendait depuis presque soixante ans…

Le gros inconvénient des routes, c’est qu’il peut y passer des gens très bien.




Pierre Carlow
770362 Publié le 27/03/2005 à 18:24 supprimer cette contribution
ben dis donc... tu sais que tu devrais écrire toi
908884 Publié le 28/03/2005 à 11:08 supprimer cette contribution
Camille adore
encore !
634723 Publié le 29/03/2005 à 09:34 supprimer cette contribution
génial!!!!

ah lala! quel plaisir de te retrouver
-démi°°°° - 731109lui écrire blog Publié le 29/03/2005 à 10:55 supprimer cette contribution

un petit -pardon- grand coup de plaisir de lire ... en passant...
913080 Publié le 29/03/2005 à 18:09 supprimer cette contribution
kikou les "anciennes" (oups! )

disdonc, Kmille, tu devrais nous remettre "Fumet de saumon": je trouve que ça ferait bien dans le paysage de la balade...
913080 Publié le 29/03/2005 à 18:32 supprimer cette contribution
Bon, ok: ya un côté autobiographique...

Mais pas tout, je jure!







La légende de l’homme au cœur de pierre .







Dans les années cinquante, au sein d’un Toulouse accablé, essoufflé par la guerre terminée et juste libéré des tickets de la famine, Garonne coulait, impassible, de tout son sable. De nombreuses barges draguaient, jusqu’au cœur de la ville, le gravillon et le sable nécessaires à la reconstruction. Ses habitants exaltés bordaient le fleuve , heureux et surpris de survivre, lourds d'ardeurs génitrices.

Ainsi naquit Lythos, deuxième produit d’un couple enthousiaste, un peu inconscient mais si naturellement frétillant. D’abord confinés entre les murs noirs d’une turne médiévale, les espoirs lumineux d’une barre HLM avaient rassuré ses parents aux hormones agitées …
Vint donc l’appartement avec vue sur Garonne, ses souplesses liquides, ses vannes compliquées et ses pêcheurs assidus.

Lythos fut bien né, bien constitué et brailla ce qu’il se doit… Ejecté sans problème par une mère pondeuse, il arriva, pressé, dans ce monde qu’il téta goulûment : il avait un père, une mère, un frère aîné, et un cœur énorme, bien irrigué, pour les aimer.
Mais sa mère avait des tiques accrochées sous les élastiques de ses chaussettes : elle en souffrait horriblement, en silence, sans avoir le temps de s’en occuper. Un jour, excédée, elle secoua le bébé qui était au sein abandonné, tranquillou profitant de son tétage.
Les répugnes éconduites ne purent jamais lui expliquer : une première calcification du cœur, juste un petit coin, lui vint empêcher de ressentir… Simplement une apostrophe, cette calcification, un coin infime de son cœur, mais graine pétrifiée à jamais plantée.

Le cœur de Lythos bat toujours, bébé adorable, qui verra des boutons marins scarifier sa mémoire, et donc enlever encore un peu de cœur…
Le manteau de mon frère ?? Mais pourquoi ? Pourquoi la mante fraternelle doit-elle obligatoirement me recouvrir ?
Lythos, ainsi, se débat parmi une fratrie devenue nombreuse, pour lui innombrable, de quatre membres, dont une fille, dernière de la portée.
Quand celle-ci naquit, son père, si joyeux ébahi d’avoir enfin une fille quatrième, entra ce matin là dans la chambre garçonne :
- Vous avez « enfin » une petite sœur…
Lythos sentit son cœur libéré du coin de pierre qui l’étouffait un peu quand même jusque là.
Une soeurette à aimer et cajoler, à la place de ses frères à bagarrer. Un bonheur rare, réparateur…
****

Et Lythos grandit, au milieu de la vie des bambins de son âge.
Il s’épanche dans son école maternelle, se veut sculpteur, et pétrit à cinq ans un « homme à cheval » que sa maîtresse ne veut pas lâcher à sa mère.
Derrière les murs de la barre HLM, du talent à perdre ! Des odeurs de bêtise poussent sur les lichens des murs modernes .

Lythos perd encore un éclat de cœur, ça fait deux.
Mais aucune ankylose ne vient le prévenir.
Sa légende ne se sait pas encore.

****

Grandis, grandissant Lythos : un cœur imbattable, imbattu aux osselets de marbre, invaincu sur les routes fugueuses sur lesquelles il tentera de refaire la vie, à neuf ans !
Troisième éclat de pierre planté dans son âme.
La légende de l’homme au cœur de pierre prit forme ce jour-là ; quand le père de Lythos le regifla devant une haie d’honneur des badauds improbables, venus contempler le retour de l’enfant terrible.
Etrangement, il ne ressentit aucune haine ; seulement une froideur supplémentaire dans le cœur.
Quatrième éclat.

****

Déjà, tout petit, il aimait les gens, les animaux, les choses et les pensées. Celles des autres, surtout, lui semblaient invariablement merveilleuses, comiques, intéressantes et surtout, il adorait écouter des idées absurdes.
Il habitait maintenant les rives du Tarn, beaucoup plus sage que Garonne, plus profond et domestiqué.
A douze ans, le cœur de Lythos vivait de pêche, de course à pied, de saut en longueur et en hauteur ; son corps était fin, très fibre musculaire rapide, bondissant et performant. Son père de trente-cinq ans, bon athlète régional, subit la honte de sa vie lorsqu’il fut obligé d’admettre, cent mètres plus loin, que son satané minot courait plus vite que lui.
Et puis Lythos découvrit aussi à cette époque sa passion la plus vitale : le cheval… Drivé par un ancien adjudant de Saumur, il plongea dans ce sport-passion de toute la partie saignante de son cœur.

Un jour, il laissa une lettre à ses parents.

Cher papa, chère maman,
Je sais que vous me chercherez ce soir et j’espère que vous vous ferez beaucoup de souci. Parce que ce n’est pas normal que j’ai dû balancer mon cartable à la tête de monsieur Durban, avant-hier. Je vous avais prévenus que c’était impossible de laisser ce petit con de prof de français me mépriser tous les jours parce que j’ai un an d’avance. C’est lui qui devrait être convoqué en conseil de discipline, pas moi et c’est pour ça que j’irai pas. Et je ne reviendrai plus jamais au lycée : d’ailleurs, la sixième c’est trop facile et ça me fatigue de toujours écouter ce M. Durban qui ne sait pas lire ; il veut toujours expliquer des mots qu’il ne comprend pas !
Et si je n’aime pas faire des bisous, c’est parce que je les aime trop. Comme Vaillant. Et, surtout comme Down.
Lythos.

Il fut réveillé, petit matin, à coups de pieds au cul par un pater fatigué, contrôlé par deux pandores débonnaires, dans la paille du box de Down, étalon pur-sang réformé à cause de sa petite taille…
La rivière cardiaque de Lythos coulait toujours, mais un barrage, pierre après pierre, se construisait malgré lui dans son petit cœur…

****

Down, de son vrai nom Down Town, était couillu , petit, mais doté d’un arrière-train exceptionnel, « japeloupesque », et permit à Lythos de gagner son premier concours.
Cette gazelle montrait pourtant un caractère de crotale atrabilaire, à la fois vicieux et violent. Tiqueur renâclant sans arrêt devant les endimanchés snobinards qui prétendaient chaque semaine promener leur cul satisfait sur sa noble échine.
Etonnamment, un lien unique et reconnu liait l’adolescent à ce cheval : un jour, au cours d’un entraînement ordinaire et suite à une faute de main stupide, le gars valdingua au travers des barres d’un oxer ; à la surprise générale Down, loin de profiter de sa liberté, s’arrêta net dans sa course et revint renifler doucement notre Lythos un poil sonné.

*****

_ « Allo ? Lythos ? faudrait que tu viennes, il y a un gros problème avec Down. »
_ « Demandez à papa s’il veut bien m’amener… »

Sept heures du soir, ce samedi au club hippique… Lythos traverse une haie cette fois mi-admirative, mi-haineuse, vers un fond de prairie : Down est là, fulminant, ivre de violence, avec trois tours de bride autour de la jambe droite. Personne n’a pu l’approcher.

«_ Down ? »
Un mot, un souffle, un sentiment ont suffit pour calmer l’animal… Lythos ne savait pas murmurer à l’oreille de tous les chevaux, mais il pouvait susurrer ce qu’il voulait à Down.

Quand le cœur de Down se figea, sans prévenir, celui de Lythos subit une attaque pétrifiante énorme, gagnant un bon quart du muscle. Ses parents affolés essayèrent de réamorcer la pompe, en lui offrant un chien zarbi, une sorte de griffon incertain appelé Shaddok…

****

Et puis il y eut Coco la brune, pain grillé, des yeux si grands et si noirs, et deux petites nattes craquantes.
A dix-sept ans, et malgré son calcul du myocarde galopant, Lythos avait des caresses plein les mains… et Coco savait les lui soutirer.
Nos amoureux aimaient se rafraîchir les gonades à la piscine municipale.
« En chantier, de voir vos pelles mécaniques… », rigolaient tous les copains.
Lythos avait du coffre, et pouvait traverser sous l’eau les cinquante mètres du bassin olympique. Mais il avait aussi le vertige, et ne savait plonger que du « trois mètres ».
Un voltigeur musculeux se mit à roucouler du haut des dix mètres, et Coco la brune en fut bien émue…
Au dernier rendez-vous, après avoir vu les colombes un peu trop rapprochées, Lythos s’effaça sur la pointe des pieds…
Encore une pierre autour de son cœur de Berlin…

****



Lythos vivait.
Mais, à l’encontre des absurdes environnants, il savait qu’il vivait un peu moins chaque jour ; les discours dynamiques le navraient, l’assommaient souvent de leur suffisance et le submergeaient de sophismes.
« Il faut vivre sa vie », répétaient-ils…

Ici, remplacer « vivre sa » par :
- mordre dans la…
- profiter de la…
- créer sa…
- respecter la…
- construire sa…
- jouir de la …
- etc, etc la …
-
Bref, à l’envi…

Lui, boaf, il se contentait de la vivre et de la contempler, étonné, badaud, observateur.

Au travers d’une meurtrière…
Il se crut un moment simplement orgueilleux, mais comprit très vite que sa vanité était en fait très commune, et sans doute la chose la plus partagée qui fut.

****

Il a vingt ans et se trouve entouré d’une cour philosopheuse de peu de mecs mais de beaucoup de filles qui veulent tous écouter ce qu’il dit.
Il a une manière de magnétisme, Lythos, qui fait fondre quelques esprits ; il le sait, le voit et le touche, mais il s’en désole et calcifie tous les jours un peu plus, de plus en plus vite. Ce magnétisme le terrorise, ou, tout simplement, le gêne un peu.


Marité lui répétait :
« C’est pas ce que tu fais que j’aime,
c’est pas non plus ce que tu me fais…
c’est ce que tu me dis… »
Mais il a souvent l’humeur taiseuse, et de plus en plus caillasse…

****

Puis le temps est venu pour Lythos de gagner cette vie qu’il veut continuer à contempler.
Après un concours brillamment réussi, il se retrouve à vingt-et-un ans dans une salle de cours entourée d’arbres napoléonniens.
C’est là qu’une condisciple, jupe plissée, chaussettes et dents blanches, viendra emprisonner définitivement son cœur, elle qui en est si cruellement dépourvue.
Elle saura utiliser habilement tous les chemins proposés : grimpant sur ses roustons, suivant sa flèche, elle se promène sur sa poitrine et cherche délicatement les restes de sucs liquides du cœur lithique .
Lyhos se laisse faire… toujours conscient de son assèchement…

****

Deux événements viendront irriguer.

Un lundi de Pâques, naissance de Thune, son premier enfant : il en gardera à jamais dans son cœur une goutte de sang.
Le bonheur est parfois juste hormonal, et notre coté animal nous apaise souvent…
Thune est grippante, farouche, une espèce de teigne puissante, adorable…

Un jour ordinaire, caché derrière deux clefs « ombilicales », violet, volé, naîtra Athenos… Encore une ampoule de sang…

Thune, Athenos… Lythos affirme, pérompe, invente la vie et les mots : n’impose rien, juste propose son monde…

Quelle erreur : ce pierreux infernal trimballe toujours dans son sac des fleurs de sentiments délicats…

Coté mur, ça avance….un peu moins vite.

*****

Côté cœur, ça croupit ferme : ébahi, Lythos découvre un monde qu’il ignorait, fait de silences pesants, de non-dits lourds de sous-entendus (cette formule le ravit : c’est quand ils se taisent qu’ils se comprennent).
Cet univers souterrain le glace un peu plus chaque seconde, et ces taupes si fourrées de bons sentiments se reconnaissent, se reniflent, et savent s’offusquer du moindre écart de vibration.
Revenons sur terre et prenons un exemple : un jour, ses beaux parents, chargés de tout l’amour dont ils se doivent, effarés par leur propre audace, se voyant grands-parents gagateux, proposent .
Lui, d’abord :
- Tu sais, si tu veux, tu peux arrêter de m’appeler « Monsieur Elle », appelle moi donc « papa »…
Cependant, le cœur de Lythos était sans doute déjà trop sclérosé.
- Vous savez, cher beau-père, que je vous estime beaucoup… mais vous appeler « papa » m’écorcherait, car c’est justement réservé au mien, et avec vous, je ne saurais faire.

L’affaire aurait dû en rester là ; mais elle fit grand bruit dans la sérénité feutrée des terriers !

Dix, vingt ans passent, et chacune de ces années érode un peu plus le cœur de Lythos :
Chaque événement, chaque source de bonheur simple lui semble arraché.

Sauf quand ses enfants lui parlent : « Papos, c’est bien vers toi que nous avons trouvé nos solutions »…

****

A cinquante ans, il ne lui reste que ses deux gouttes d’enfants suintant sur son cœur de pierre.
Il respirote et vivote, le souffle court et l’idée noire.

Et il bade toujours la vie des autres, sans se la raconter, sans se l’expliquer, sans vouloir ni la comprendre ni l’éprouver.
Vide, qu’il est Lythos, poussiéreux et froid.
Il est mort d’avoir trop voulu, Alceste incongru, personne derrière ça, non, personne…



****


Un beau jour, en s’oxygénant « au plein cœur de Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts », notre ami fit rencontre d’un fantôme insolite : L’ Homme à la Cervelle d’Or se promenait aussi dans le coin, qui « tenait d’une main les bottines bleues à bordure de cygne, et présentait l’autre main toute sanglante, avec des raclures d’or au bout des ongles ».(1)

Ils se plurent aussitôt, et se trouvèrent très complémentaires ; Lythos, intello froid et sec, tandis que l’autre était fou d’amour mais avait un cerveau de bigorneau … et pour cause !

Depuis, nos amis courent les collines, au milieu du thym, de la marjolaine et de la farigoule, vivant d’herbes et de fromages de chèvres…

Mais cœur de pierre préfère parler à la lune, accompagné des musiques des cigales, en contemplant sa plus jolie chèvre… des joies simples.

Et refuse toujours les amours sodomites que n’arrête pas de lui soupirer l’autre écervelé.




Pierre Carlow

(1) que Daudet me pardonne
908884 Publié le 29/03/2005 à 20:21 supprimer cette contribution
de diou ! ça c'est du récit comme j'les aime !
Camille se régale
1290740 Publié le 29/03/2005 à 20:39 supprimer cette contribution
... quel plaisir merci
913080 Publié le 30/03/2005 à 18:03 supprimer cette contribution
Citation:
Tu lui en demandes peut être beaucoup non???


Je ne le vole pas: "j'emprunte", puisque je cite. Et puis j'ai trop de dévotion pour lui pour imaginer qu'il m'en voudrait...
913080 Publié le 30/03/2005 à 18:29 supprimer cette contribution
Celle-là, chais pô pourquoi, il n'y a que moi qui l'aime bien...

Sans doute, comme disait Bossuet à Louis XIV, ai-je essayé de péter plus haut que mon...




1 582





Les androïdes RDT sont des milliers sur la face cachée de la Lune ; il y fait bien meilleur pour eux., autour de la station de recyclage.

Depuis Thomson, physicien du XIX ème siècle, l’électron n’était qu’un morceau de matière dont on pouvait mesurer la masse et la charge électrique, d’où les déductions comiques de Bohr, faisant de l’atome un petit système solaire dans lequel les électrons seraient de petites planètes gravitant autour du noyau-soleil central.

On sait depuis la fin du XX ème que l’électron n’est pas un « morceau de matière » mais une particule, un « paquet d’ondes » , c’est-à-dire un lieu où les ondes de probabilité de présence liées à cet électron ajoutent leurs effets de manière à réaliser un « pic »…
Au XXIV ème siècle, Einstein le XI ème démontra brillamment les similitudes structurelles du temps : l’homme avait ainsi réussi à matérialiser le temps, démontrant que sa charpente était de même nature probabiliste et ondulatoire.

Les bigots de tous bords n’ont pas manqué de redéfinir Dieu…

Les économistes triomphants ont imaginé par contre un profit supplémentaire: recycler le temps perdu, les moments abandonnés, les instants de rêverie, de repos, de « non-travail productif ».

Auprès de du puits de renvoi de la station, RDT n’en finit pas, n’en finit pas d’évacuer des poussières… Poussières qui surviennent là, à ses pieds, en ce nœud intemporel, pour essayer de redevenir vivantes, et qui insistent, insistent…
Mais il a l’habitude, il résiste, évacue tranquillement, robotisé qu’il est et qu’il sera toujours, toujours, toujours, toujours, …

* * *

En cette nuit du 24 août 1572, le sang coule à flots sur mon corps qui se cache de Saint Barthélemy, le favori ce jour d’hui du Dieu tout-puissant de l’église officielle. Maman, écœurante de sang coagulant, me souffle de vivre encore sous elle, sous ses larges robes puritaines de parpaillote. Harassée, qu’elle est, vide de sens et de sang. Proteste comme elle peut, tuée par qui veut, la protestante. La lame affilée des sanguinaires est venue trancher sa glotte qui était mienne. Gorge nourricière de mon lait…
Elle est morte, disons le, décharnée et dépoulpée… C’est Maistre Clément qui me prête les mots. Je n’ai que dix ans, cependant père m’a depuis longtemps mis à l’étude.

L’horreur semble s’apaiser mais l’odeur devient insupportable… Errant dans les rues après avoir muré de mon mieux la cave qui est désormais le caveau maternel, je suis interrogé et la seule vue du premier tourmenteur et de ses outils m’a facilement converti.
On me trouve de bonne intelligence, surtout de bonne adresse à la calligraphie, l’enluminure, et comme pour me mortifier tout en s’assurant de mon avenir dogmatique, les fous catholiques m’affectent à un monastère. Depuis, je copie, je copie, je copie…

* * *

L’économiste averti sait aussi être fin tacticien : la possibilité technique de récupérer du temps ne doit rester connue que des plus hautes sphères planétaires. Comment expliquer à l’ingénieur en robotique de base que sa pause café est la même qui ressert tous les jours, et ne coûte rien à l’empire industriel qui l’emploie ?

Le prétexte de recherches dangereuses est diffusé pour justifier l’établissement de la station lunaire destinée au recyclage temporel uniquement servie par les robots RDT : Récupérateurs De Temps. Un par année, les historiens de l’économie n’ayant pas jugé utile de remonter au-delà de la Renaissance. Le temps inutile est envoyé à la station, et chaque androïde affecté le balaye vers le puits d’où il repart sur Terre.

Il copie aussi, RDT, le balayage de toujours et de jamais, impassible, mécanique dans sa fonction de nettoyage. Des toujours et des jamais, il en élimine des tonnes, depuis des toujours sempiternels…

Brusquement quelque chose bloque, inopiné : pas une poussière, là, un morceau plus épais, moins vibratoire, presque compact, plus gros que d’habitude, d’habitude, d’habitude…il examine l’élément : 1582 ? c’est bien son année.

* * *

De passage à Paris, un certain Michel Eyquem de Montaigne eut en ses mains un de mes actes qu’il trouva à son goût. Il décide de m'emmener au hasard de ses voyages italiens, comme copiste. Donc je copie, je copie, je copie… maman égorgée depuis bientôt neuf ans. Mais cet homme est délicieux, la finesse de son esprit est singulière, même si je ne comprends pas tout.

Depuis novembre 1581, monsieur de Montaigne fait étape à Rome, à l’auberge de l’Ours, qu’il finit par trouver trop chère et nous sommes actuellement via Monte Brazio, face à l’église Santa Luca della Trinita. L'entendement de cet homme me surprend, et mon sens distingue peu ce qu’il me donne à copier, à copier, à copier…

J’ai pourtant assez de savoir pour comprendre que mon maître crut devoir embrasser la pantoufle papale de Grégoire XIII, ce putois de Pape qui juge le massacre de la Saint-Barthélemy comme une victoire éclatante et une surprise céleste. Une médaille frappée en l’honneur de l’événement est même installée au mur de la chapelle Sixtine. Grégoire qu’il loue également pour son discernement, et le juste souci de ses dépenses
.
Toutefois, Montaigne ayant dû déposer copie de ses écrits au Saint-Office, certains passages avaient déplu aux services du Pontificat : « J’entreprends seulement de me branler quand le branle me plaît. Et me promène pour me promener. » Moi, cela m’avait plutôt mis en joie, et je m’étais particulièrement appliqué dans ma copie…
Toujours diplomate, et malgré ma colère, Monsieur de Montaigne a proposé de laisser profiter Sa Sainteté de mes talents de copiste : abandon diplomatique chez l’ennemi viscéral…


* * *

Une croquette fragile ramassée dans une main métallique. Cherchons références correctes, adéquates et idoines dans banque de données enregistrée. Il y a un espace inconnu, ici, …RDT1582 analyse… Examine sa croquette, l’androgyne, aussi stupide qu’une poule qui a trouvé un cure-dents, sans retrouver la fréquence des ondes originelles de cet élément absurde.

Il passe en mode réflexion, pourtant dangereux… Surtension dans le circuit mémoire, plasma déstabilisé mais loi numéro six cent-douze : obligation de localiser. Il commence à chauffer, à chauffer…
Il n’admet pas cette bavure de temps. Il a beau chercher, circuits secondaires inclus, il ne trouve pas de vendredi 5 octobre 1582, ni de samedi 6, ni de dimanche 7 et ainsi de suite jusqu’au vendredi 15.
Le trou conventionnel des dix jours grégoriens, il connaît, bien sûr, il a été programmé pour 1582 !. C’est justement la raison pour laquelle il ne peut admettre ni comprendre leur réapparition, puisqu’ils n’ont jamais existé !
Ses gestes ralentissent, un bourdonnement inquiétant s’échappe de ses oreilles. Inadmissible, inconcevable, pour sa logique roboteuse, ce retour des dix jours inexistants, qui donc n’ont jamais pu être ni inutiles ni recyclables .
Loi numéro quatre mille deux cent-quinze : autodestruction si blocage. L’implosion approche, tout comme il approche, à pas saccadés, du puits de vidange… et finit de plonger, le cerveau en bouillie, dans les limbes du temps matérialisé…

* * *

Moinillon romain confortable devenu, entre lutrin et écritoire, dans ma cellule glaciale je me souviens… dix ans déjà…

En ce jeudi quatrième jour du mois d’octobre de l’an mil cinq cent quatre vingt deux… je copie, je copie, je copie et ma pensée vagabonde sur les ballades de François : « Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict. »

Maman, il y a dix ans, devenait « cendre et pouldre ». Le bon Roy Henry serait témoin de mes vingt ans, s’il n’était accueilli dans Paris pour cogner sa Gabrielle de son os emmanché, l’impudique ! « Paris vaut bien une messe…. » Il se fout de qui, le Gascon, soit-disant converti ?

Je copie donc les bulles de mon pape, et celle d’aujourd’hui est étrange : nous sommes, par décret de Sa Volonté, le vendredi 15 octobre 1582, mais… hier c’était le jeudi 4 octobre ! Grégoire, treizième du nom, veut que le prochain solstice vernal tombe aux alentours du 21 mars, comme lors du premier Concile de Nicée. Son astronome lui a démontré les approximations du calendrier julien… Pourquoi pas… Sous ma bure et ma tonsure, je ne suis qu’un copiste, un copiste, un copiste… Il n’est « Ne foy que d’homme qui renie », me souffle à nouveau Villon.



Un son tintinnabulant me tire de ma rêverie reproductrice ; un petit objet métallique vient de tomber au pied de la Vierge accrochée au mur, et n’en finit pas d’onduler, comme un écu, avant de s’immobiliser. J’ai beau examiner cette plaquette ovoïde, étrangement légère, je ne comprends pas.

Sur une face je distingue une grossière gravure : RDT 1582. La lettrine en est maladroite, et le chiffre rudimentaire. Aucune valeur. Sans doute la plaquette de signature du façonnier besogneux auteur de cette ignoble statuette qui offense quotidiennement mon âme restée huguenote.

Allons, copions, copions…


Pierre Carlow.

913080 Publié le 01/04/2005 à 19:14 supprimer cette contribution
Je vous l'avais bien dit.

Celle-là n'intéresse personne.

Ca m'aiderait bien si vous vouliez m'en faire une critique: moi, je l'aime bien et la trouve absurdesque à point.

Mais à chaque fois que je la donne à lire, rien ne se passe...

Siouplaît: lachez-vous et n'ayez crainte. Je n'ai aucune prétention littéraire, par contre j'aime écrire, et je voudrais savoir pourquoi cette historiette fait toujours un flop.

N'ayez pas peur: je n'en voudrai à personne.

Qu'est-ce qui gêne, qu'est-ce que j'ai raté dans ce truc?
1290740 Publié le 01/04/2005 à 19:38 supprimer cette contribution
ben j'ai lu, trois fois même, mais j'avoue sans honte que je n'ai pas tout compris... ça déambule trop de siècles en siècles... et si c'est pas ça j'ai rien compris du tout

... je sais bien que la compréhension de l'absurde est illusoire, mais là... j'ai quand même du mal... scuse...

par contre j'aime toujours autant ton style...

913080 Publié le 01/04/2005 à 21:57 supprimer cette contribution
Citation:
... je sais bien que la compréhension de l'absurde est illusoire, mais là... j'ai quand même du mal... scuse...


ya pas de scuse qui tienne!

Nan: je rigole....

au contraire, merci milady.

En fait, mon histoire n'est pas claire.

Mon idée est la suivante: raconter comment, face à un productivisme outrancier qui récupère même le temps "perdu", un robot se trouve stupide devant la réforme du calendrier grégorien.

Mais chuis pas Azimov...
1290740 Publié le 01/04/2005 à 22:03 supprimer cette contribution
.... mais juste un tout petit peu ...
908884 Publié le 02/04/2005 à 16:29 supprimer cette contribution
Citation:
absurdesque à point
oui c'est bien ça
donc pas forcément à en dire kékechoze hein
le genre d'écrit qui laisse sans voix, mais que j'aime lire, parce que ton style je l'apprécie...
enfin Camille aime
913080 Publié le 05/04/2005 à 18:20 supprimer cette contribution
Citation:
promis carlow, j'me l'imprime lundi


et donc?
913080 Publié le 07/04/2005 à 18:21 supprimer cette contribution
Citation:
désolée carlow


faut pas: chuis le premier à comprendre que je n'ai pas été assez clair, sur ce coup... j'y retravaillerai...
913080 Publié le 07/04/2005 à 18:25 supprimer cette contribution
En attendant, avec sa permission et parce que je trouve que ça va bien en Absurdie, ce petit bijou de Ptitange:

Fumet de saumon

- Encore une tranche ?
- Volontiers.
- Pour moi ça ira.
Elle dévorait, gloutonne de l’intérieur, sans lever les yeux, mâchait sans bruit, imperturbable.
Lui, en face, la regardait, sans comprendre vraiment son avidité mi-cachée, mi-dévoilée.
- Tu en reprends ?
- Oh oui ! Deux, s’il te plaît.

Il regrettait de s’être laissé entraîner dans ce coin du XVe à Paris, un lieu sordide le long de la voie du chemin de fer, des grossistes qui vendent aux particuliers, arrivages directs, le seul endroit selon elle où l’on peut trouver du saumon de bonne qualité à des prix abordables. Elle en avait pris trois kilos, deux cent cinquante francs, c’est vrai, fallait pas se priver.

Sur la table, un plat à dimension de la bête tranchée, rempli de ce rose pâle. Elle n’avait d’yeux que pour lui, son regard naviguait de son assiette au plat.

- Tu as fini toi ?
- Oui.
- Je me sers alors. Tu es sûr ? Pas une petite ?
Il fit signe de la tête.
Il pleuvait, il avait froid dans ce marché qui n’en n’était pas vraiment un, endroit glauque, pendant qu’elle discutait avec les hommes-poissons. Bottes jusqu’aux genoux, la figure violacée, les gants roses comme le saumon, la glace sur les étals, et cette odeur qui traversait le froid.
Elle, insensible à la pluie, à la nuit, regardait, comparait, fouinait avec ardeur, cherchait la bonne couleur, soupesait, demandait les prix, effervescente, jamais il ne l’avait vue sous cet angle.

Au début, quand ils s’étaient mis ensemble, il lui arrivait de rentrer le soir avec un petit sachet pour elle, quelques tranches pour lui faire plaisir. Elle lui sautait au cou, jamais elle n’avait été si amoureuse, elle continuait ses démonstrations toute la nuit. Il trouvait ça amusant, cette transformation due au saumon.

Plus tard, c’était elle qui rentrait avec son poisson, deux ou trois fois par semaine.
- Encore du saumon ?
- Il y a longtemps que je n’en ai pas mangé.
- Seulement avant-hier.
- Ah bon ? Je ne m’en souviens pas.
- C’est donc le seul poisson sans phosphore.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Pour rien. Mange, tu peux tout prendre, je n’en veux pas.
- Vrai ?

Il la regardait, silencieuse, absorbée dans sa dégustation. Pendant plusieurs mois c’était cette routine un jour sur deux . Les nuits d’amour après-saumon, une sur deux, au même rythme. Elle se lovait tout contre lui, frétillait sous les draps, se glissait sur lui, trempés de leurs ébats, il y avait ce bruit de l’eau entre leurs deux corps, sa bouche salée, sa peau qui restait douce encore.

- Où tu vas ?
- Bouquiner.
- Tu ne manges rien d’autre ?
- Non. Plus faim.
Elle contempla le plat encore à moitié plein, reprit trois tranches à la fois. Lui, dans le fauteuil, l’observait, mi-blasé, mi-écœuré. Cette nuit, après, l’odeur fumée dans sa bouche, sa peau mouillée, leur sueur mêlée, ce mélange de senteurspoisson-peau-saumonnée, il en avait déjà un haut le cœur.

Elle, impassible, toujours devant son assiette qu’elle n’arrêtait pas de remplir et de vider.

Quand il l’avait connue, elle mangeait peu, de tout, pas difficile, se nourrissait par nécessité.

Depuis l’entrée du saumon dans leur vie, elle avait changé, il avait du mal à la retrouver.

Un soir elle était rentrée tard, trempée, gelée, épanouie. Elle avait des paquets plein les bras. Il l’avait regardée sortir ses trésors : deux kilos en provenance du XVe, il avait reconnu le sac rose, et un ensemble jupe et veste rosé. Elle l’avait mis tout de suite, s’était attablée sans lui demander s’il avait déjà dîné.

Ce soir-là, elle avait pris son temps, elle dégustait, tranche après tranche, mâchant doucement, inlassablement, le même rythme pour chaque bouchée. Il était venu s’asseoir juste en face d’elle, appuyé sur ses coudes, la tête légèrement penchée, l’air interrogateur, il essayait de comprendre, sourire aux lèvres, des morues comme elles il devait pas y en avoir beaucoup. Si au moins elle s’était adonnée à la morue, il préférait, plus sec, moins gras, ce plat qu’on pouvait manger en sauce avec des pommes de terre, et e, rigolant il lui aurait dit qu’elle était sa morue rien qu’à lui.

De temps en temps elle levait les yeux, souriait, puis son regard glissait de nouveau vers le plat convoité.

A chaque fois le même rituel, ce plat à poisson, elle l’avait ramené de Vendée, un été tous les deux, une poterie artisanale, ce rose et la forme saumon lui avaient tapé dans l’œil, elle avait refusé qu’on lui emballe.

Elle déposait dans son coffret à poisson les tranches une par une, ôtait la feuille de cellophane, déballait tout le kilo.Quand elle avait fini, elle soulevait le plat, se penchait, le nez tout près, fermait les yeux et respirait.

Il partageait une ou deux tranches avec elle, mais très vite, il associait l’odeur, cette consistance molle et grasse à celle de sa peau à elle, sa langue, sa bouche, cette eau entre leurs corps, le sel qui collait, sa façon de chercher son plaisir, comme une anguille au ralenti, il la voyait moche et écœurante alors qu’elle était restée jolie, conservée comme un saumon sous plastique, il s’en voulait.

Alors il allait s’ouvrir une boîte de cassoulet.
- Comment peux-tu manger ces infâmes saucisses ?
Il ne répondait rien, toujours patient et comme anéanti d’avance par sa défaite en face d’elle, il esquissait juste un sourire d’excuse.

Ce soir, de son fauteuil, il essayait de viser l’endroit du plat où elle allait s’arrêter. Mais chaque fois il lui fallait reculer, elle avançait sans avoir l’air de capituler.
- Je vais me coucher.
- Tu m’attendras ?
- Sais pas. Suis crevé.

Elle avait à peine levé les yeux de son assiette.
De son lit il pouvait la voir, de loin le spectacle était le même, sans cette odeur qu’il avait maintenant du mal à supporter. Fatigué, il posa son livre et s’endormit.

Il fut réveillé par ce fumet qui avait envahi la chambre, elle venait d’arriver dans le lit, cherchait son corps sous les draps.
Elle essaya de se blottir contre lui, elle avait déjà les mains moites, il attrapa son oreiller, le lui mit sur la tête, appuya fort pendant un bon moment.
Son corps se débattait, ses jambes frétillaient, comme un poisson pris à l’hameçon.
Quand il ne sentit plus aucune résistance, il s’allongea, apaisé.

Dans sa tête il répétait : brandade de morue, estouffade de saumon.

1290740 Publié le 07/04/2005 à 20:42 supprimer cette contribution
un grand plaisir également de humer encore une fois ce fumet de saumon... merci Carlow, bravo ptitange
913080 Publié le 08/04/2005 à 20:33 supprimer cette contribution
Au fait, les potes et potesses,

c'est pas un club fermé, ici!
Ca ne m'appartient pas.

Si vous avez envie de participer, la balade peut devenir joyeuse rando...

L' "Absurdie" est un joli pays...
913080 Publié le 08/04/2005 à 20:39 supprimer cette contribution
La preuve: au détour d'un chemin banlieusard, genre Petite Ceinture (n'est-ce pas Xiane?), on peut admirer cette curiosité locale de Ptitange:

Palourdises


Ce soir, il avait hâte de rentrer chez lui.
D’habitude il traînait, n’aimait pas se presser pour arriver dans son réduit.
Un deux-pièces sinistre dans une cité de banlieue.

Mais ce soir c’était spécial. En sortant de son travail de petit fonctionnaire couleur grisaille, il s’était arrêté chez le poissonnier pour acheter
une cinquantaine de palourdes.

Il se dirigeait maintenant vers son immeuble, pensant au plaisir
qu’il aurait à les ouvrir, seul avec elles pour une longue soirée.

Escalier E, numéro quinze, code 2795, sa boîte à lettres ne fermait plus depuis longtemps, jamais de courrier sinon des factures, il ne l’ouvrait
qu’un jour sur deux.
Ascenseur impair, neuvième étage. Appartement 938.
Il posa sa veste dans l’entrée, accrocha son parapluie à la poignée de porte
du placard coulissant. Passant dans le salon, il alluma la radio comme tous
les soirs, et entra dans sa petite cuisine.

Là, il se mit consciencieusement à la tâche.
Une par une, il les lustrait d’abord avec un chiffon, puis les grattait minutieusement au couteau, les déposait à côté de l’évier d’habitude toujours plein d’une vaisselle de la veille.
Mais aujourd’hui il s’était levé plus tôt pour faire le vide dans sa cuisine :
c’était sa soirée. Se consacrer exclusivement à ses coquillages.

Il ouvrait la neuvième palourde. Le téléphone sonna. C’était si rare
qu’il sursautait encore à chaque fois. Sans se presser il y alla, tellement sûr
que ce serait encore une erreur ou un quelconque racolage pour les cuisines Trucmuche.
Au son de la voix féminine, il sut qu’il avait eu raison de ne pas courir.
Non merci, il n’était pas intéressé. Il raccrocha. Il avait gardé son couteau
à la main.

Il retourna vers son évier et se remit au travail. D’un côté, il y avait
le tas de palourdes fermées, de l’autre, dans un grand plat, il disposait
les demi-coques ouvertes. Dans un sac nylon posé à ses pieds, il venait de jeter la dix-septième moitié de coque vide.



En même temps il pensait : des mollusques. Comme moi. Des bivalves bombés et blanchâtres. Même teint que moi. A coquille épaisse. Ma coquille à moi, mon réduit, moi aussi j’y rentre tous les soirs. Sauf que jamais personne ne m’ouvre…….. en deux. Beaucoup de points communs, mais elles, elles vivent dans les fonds de sable, pas dans les tours.

Il imagina un instant la quantité que pourrait représenter un élevage
de palourdes dans une cité H.L.M… Dans chaque réduit une coquille.
Cinq tours de soixante-douze appartements chacune, trois cent-soixante palourdes dans son bloc. Sachant qu’il existe dans son quartier au moins quinze blocs du même genre, cela ferait cinq mille quatre-cents palourdes. Le rêve.

Il ouvrait la trente-sixième.

Un jour, il avait pris le dictionnaire Au hasard, à la lettre P. Le mot palourde était enfermé entre pâlot et palper. Pâlot : « un peu pâle ». Comme lui. Palper : « examiner en touchant avec les mains, les doigts ».
Ce qu’il aimait faire avec les coquilles.

Il mit longtemps à ouvrir les quatorze mollusques restant. Le sac bleu
à ses pieds était plein. Il le ficela et porta dans le vide-ordures sur le palier.
Il nettoya son évier, huma à pleines narines cette odeur de marée qui s’écoulait par la bonde. Il contempla les cinquante moitiés de palourdes dans son joli plat.

Il en prit une, la palpa, pâlichonne qu’elle était. La porta à ses lèvres,
la chatouilla de la langue, joua longuement de cette hésitation je t’avale-je te laisse, puis la détacha au couteau, la mit tout entière dans sa bouche et
la mastiqua délicatement.

Pour la deuxième, il répéta le même scénario. Et ainsi, lentement, jusqu’à la dernière, en se disant que c’était vraiment une belle soirée.

Il regarda son ventre bombé, prit son couteau, s’ouvrit en deux de façon symétrique, de la tête jusqu’aux jambes, un énorme mollusque reconstitué jaillit de son estomac, il eut le temps de le contempler, le palper.
A genou par terre, fendu, il approcha sa moitié de lèvre pour se goûter, et, soigneusement, mit une partie de lui dans un sac nylon, l’autre partie dans son joli plat.

Il était heureux, tel un « mollusque aquatique comestible,
lamellibranche siphonné ».
913080 Publié le 24/04/2005 à 09:15 supprimer cette contribution
J'aime bcp ce truc...

LA MORTE
En sa robe, couleur de fiel et de poison,
Le cadavre de ma raison
Traîne sur la Tamise.


Des ponts de bronze, où les wagons
Entrechoquent d'interminables bruits de gonds
Et des voiles de bateaux sombres
Laissent sur elle, choir leurs ombres,
Sans qu'une aiguille, à son cadran, ne bouge,
Un grand beffroi masqué de rouge
La regarde, comme quelqu'un
Immensément de triste et de défunt.

Elle est morte de trop savoir,
De trop vouloir sculpter la cause,
Dans le socle de granit noir,
De chaque être et de chaque chose,
Elle est morte, atrocement,
D'un savant empoisonnement,
Elle est morte aussi d'un délire
Vers un absurde et rouge empire
Ses nerfs ont éclaté,
Tel soir illuminé de fête,
Qu'elle sentait déjà le triomphe flotter
Comme des aigles, sur sa tête.


Elle est morte n'en pouvant plus,
L'ardeur et les vouloirs moulus,
Et c'est elle qui s'est tuée,
Infiniment exténuée.
Au long des funèbres murailles,
Au long des usines de fer
Dont les marteaux tannent l'éclair,
Elle se traîne aux funérailles.

Ce sont des quais et des casernes,
Des quais toujours et leurs lanternes,
Immobiles et lentes filandières
Des ors obscurs de leurs lumières
Ce sont des tristesses de pierres,
Maison de briques, donjon en noir
Dont les vitres, mornes paupières,
S'ouvrent dans le brouillard du soir ;
Ce sont de grands chantiers d'affolement,
Pleins de barques démantelées
Et de vergues écartelées
Sur un ciel de crucifiement.

En sa robe de joyaux morts, que solennise
L'heure de pourpre à l'horizon,
Le cadavre de ma raison
Traîne sur la Tamise.

Elle s'en va vers les hasards
Au fond de l'ombre et des brouillards,
Au long bruit sourd des tocsins lourds,
Cassant leur aile, au coin des tours.
Derrière elle, laissant inassouvie
La ville immense de la vie;
Elle s'en va vers l'inconnu noir
Dormir en des tombeaux de soir.
Là-bas où les vagues lentes et fortes,
Ouvrant leurs trous illimités,
Engloutissent à toute éternité

Les mortes.




Emile VERHAEREN (Les Flambeaux Noirs)
913080 Publié le 06/05/2005 à 12:54 supprimer cette contribution

Citation:
Suite la semaine prochaine


please
913080 Publié le 12/05/2005 à 18:31 supprimer cette contribution
Citation:
c'est en tremblant un pneu...


Marrant, le truc. Faut rentrer dedans, pis c'est plutôt jouissif.

J'espère que le vieux Claude va point nous laisser tomber.

Et ne pas oublier le côté absurdesque du fil...
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