ours,bleu
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L’ours bleu

Impression :

(Détail)

-C’est quoi cette connerie ? J’ai pas de famille !

C’est tout ce qu’il avait pu dire quand le Directeur lui avait tendu son bon de sortie.

-J’en sais rien Meyrand, mais tout est en règle. Vous avez une permission pour fêter Noël avec la famille Capestan. Je peux juste vous dire qu’ils ont remué ciel et terre pour vous faire sortir 48 heures, vue votre « pédigrée », ce n’était pas gagné.

Bah, il était chargé mais plutôt limpide son « pédigrée » :

Gaspard Meyrand, enfant de l’assistance publique, 73 ans dont 40 derrière les barreaux.10 ans de QHS.
12 braquages, 5 tentatives d’évasion, 2 réussies, 3 ans et demie de cavale.

S’il n’avait pas écrasé ce flic en 74 lors du casse de la BNP de Nevers il serait peut être dehors depuis belle lurette. Pour faire quoi ? Il se posait souvent la question. Non, il était chez lui, en tôle. Les autres, même les matons, c’était sa vraie famille. Tous l’avaient couvert quand il avait battu à mort ce putain de pointeur, le jour où il se tripotait sous la douche en racontant comment il avait baisé la petite…

Allongé sur sa couchette, il regardait son bon de sortie. Ça devait être une famille de bourges en mal de sensations fortes ou qui voulait se donner bonne conscience. Bah, un bon repas de Noël, peut être un peu de pognon et deux jours de vacances, ça ne se refusait pas.
Et puis, aussi loin qu’il s’en souvenait, il n’avait jamais eu de vrai Noël.

A l’assistance, pour Noël, beaucoup de mômes partaient dans des familles et pour ceux, comme lui, qui restaient à l’orphelinat, un type, déguisé en Père Noël, venait de 15 à 17H et on faisait semblant d’être heureux quand il vous refilait un jouet improbable où était inscrit : « don des paroissiens de Saint-Gilles »…une petite voiture pour les garçons, une poupée pour les filles.

Lors du Noël 1969, pourtant, Il s’était passé un truc. Chaque fois, souvent ces derniers temps, quand il y repensait, ça le faisait sourire et en même temps, il avait un pincement au cœur…et là, ce soir, il en chialerait presque :

Il avait 33 ans et il avait déjà fait quelques séjours en tôle pour des vols et des bagarres. Ça faisait 6 mois qu’il se tenait peinard et il avait décroché un boulot de gardien de nuit à l’hypermarché Bagg de Meudon. 6 mois de rondes de nuit, 6 mois à préparer un coup qui devait lui rapporter gros. Il avait accès aux réserves et même au bureau, où se trouvait le coffre. C’était pas que Monsieur Vauban, le directeur, avait confiance mais comme il était enfermé- décidément, ce serait une habitude- tous les soirs dans le magasin et qu’il n’avait ni la clé du rideau de fer, ni celle de la porte arrière sécurisée, ce qu’il pouvait faire la nuit dans les rayons importait peu.
Seulement, lui, depuis quelques semaines, la nuit, il ne tournait pas dans les rayons…il faisait dans la maçonnerie!
Il y’avait, dans les vestiaires, une cloison sur un côté qui cachait un vieux mur de brique rouge. Ce mur séparait le magasin de l’entrepôt d’une coopérative. Pendant près d’un mois, presque toutes les nuits, après avoir déposé la cloison de bois qu’il remettait en place à l’aube, il avait fait un large trou dans le mur en décelant une bonne trentaine de briques.
Et, aujourd’hui, 24 Décembre 1969, tout était prêt. Il avait même accepté – Vauban lui avait dit merci en lui glissant 10 sacs dans la main –de faire le Père Noël pour l’animation du magasin. Il avait pris tout l’après-midi, des gosses sur ces genoux, la plupart chialait d’ailleurs, pour que les parents fassent des photos. Lui recueillait, d’une oreille distraite la liste des cadeaux espérés par les mômes en pensant à son cadeau de Noël, celui qu’il allait se faire cette nuit : la recette du jour ! Et elle serait belle la recette ! Il les voyait passer les caddies que poussaient des ménagères pressées, des couples hilares ou des familles nerveuses. Ça débordait, ça se pressait aux caisses et ça payait en liquide : des jouets, de la bouffe, du vin, du champagne ! Il en avait la nausée, encore plus quand les marmots lui énuméraient tout ce qu’ils avaient commandé sous le regard énamouré de leurs parents.
Il repensait à ses cadeaux de l’assistance, un cadeau unique chaque Noël avec l’inévitable inscription : « Don des paroissiens de Saint-Gilles » …une petite voiture pour les garçons, une poupée pour les filles…

Tout se passa de façon parfaite. Vauban ferma le rideau de fer à 21 heures :

-A demain Gaspard. J’essaierai de venir tôt. Vous restez habillé comme ça ?
-J’ai mes affaires dans le vestiaire, je me changerai plus tard.
-Ah, très bien. Merci encore, vous étiez très bien en Père Noël, les clients étaient contents.

Le directeur lui donna un autre billet et grommela comme à contre cœur « Joyeux Noël » en se hâtant vers sa voiture.

Gaspard ne se changea pas, pensant que ça faisait plus farce de rester habillé en Papa Noël pour craquer le coffre.

Moins de deux heures plus tard, il l’avait vidé. A vue de nez, pas loin de 30 briques, autant que celles enlevées du mur sourit-il.
Calmement, il avait décloué la cloison du vestiaire pour la dernière fois, s’était glissé dans le trou et avait débouché dans une espèce de débarras où s’entassaient de la ferraille et des cartons pourris qu’il éclaira de sa torche, « empruntée » au rayon bazar avant de partir. D’un coup d’épaule il fit sauter la porte du débarras et se retrouva dans l’entrepôt de la coopérative. Il y avait là des palettes de denrées diverses, des tonneaux poussiéreux, des gros cylindres en fer blanc sous une bâche crasseuse. Ça sentait le lait caillé, la terre mouillée et la sciure de bois.
Comme Il se dirigeait vers une camionnette tôlée flanquée d’un : « Coopérative agricole de Meudon La Forêt » aux lettres peintes d’un vert bouteille déjà écaillé, un bruit de voix le stoppa net :

-T’as vu, c’est le Père Noël !
-Ta gueule, François !

Il se retourna et braqua sa torche vers le fond du local.
Ils étaient là, dissimulés derrière une caisse éventrée, le plus grand tentant maladroitement de faire taire le plus petit qui gigotait, lui collant une main pas très nette sur la bouche.

-Qu’est ce que vous foutez là !

-Vous êtes le Père Noël, le vrai ? répondit en se levant le plus jeune qui avait enfin réussi à se défaire de l’emprise tremblante de son aîné.

Il devait avoir 5 ou 6 ans, l’autre, qui restait assis, 8 ans tout au plus.

-Qu’est que vous foutez là ? répéta Gaspard en haussant la voix.

-On s’est enfui, pardon Monsieur, dit le plus grand en se levant enfin. Il fit quelques pas pour s’approcher de François et l’entourer d’un bras protecteur.

-Enfui d’où ? demanda Gaspard en éclairant tour à tour le visage des deux enfants. Il est près de minuit, vous devriez être chez vous, avec vos parents. C’est quoi vos noms, vous habitez où ?

-Je m’appelle Julien et lui c’est François. On n’a pas de famille, on s’est enfui de l’orphelinat de la route de Sèvres .Nous faites pas de mal, Monsieur, s’il vous plaît.

- Il nous fera pas de mal, c’est le Père Noël ! Hein, M’sieur, c’est vrai que vous êtes le Père…
-Ta gueule, François ! dit Julien en lui collant de nouveau sa main devant la bouche.
-Taisez-vous !!! Tous les deux !

Gaspard réfléchissait à toute vitesse. C’était pas prévu ça, mer.de ! Il devait partir, piquer la camionnette maintenant pour passer la frontière Belge au plus tôt. S’il les laissait là, ces deux petits cons risquaient de donner l’alerte. Fallait faire quelque chose. Les attacher et les bâillonner ici, les prendre avec lui et les laisser sur la route ?

-Hé, Père Noël, t’as eu ma lettre, t’as mon ours bleu ?

François s’était approché et tirait le bas de sa veste rouge tandis que Julien, resté en arrière, l’exhortait par de grands gestes à revenir auprès de lui.

Gaspard regarda les deux enfants. Il se voyait à leur âge respectif. Naïf et courageux comme François, déjà méfiant et responsable comme Julien. Alors, il arrêta de réfléchir et leur lança soudain :

-Venez les gosses ! On va se le fêter ce putain de réveillon de Noël !

Il leur prit les mains et les entraina vers le magasin.

Ce fut une nuit merveilleuse. Un enchantement pour les gosses qui passaient dans les rayons et prenaient au gré de leur exploration qui un paquet de gâteau, qui un sac de bonbons ou une tablette de chocolat. Gaspard lui s’était ouvert une bouteille de Château Margaux et se servait de grands verres dans lesquels il trempait des boudoirs roses. Ils chantèrent des chants de Noël et rirent comme trois garnements.
Les enfants se poursuivaient dans les allées avec des patinettes qu’ils avaient sorties de leurs emballages. Julien –Gaspard lui avait dit de prendre ce qu’il voulait- avait déjà fourré dans un grand sac de sport une paire de patins à roulettes, des dizaines de voitures, des bande-dessinées d’Astérix, Tintin et Spirou, une Barbie pour Elodie, sa petite copine de l’orphelinat (c’est François qui avait vendu la mèche à Gaspard malgré les cris de protestation et les démentis véhéments de Julien), plein de paquets de biscuits, de bonbons, de chewing-gums et un transistor qui pour le moment diffusait les programmes radio de la nuit.

Pendant que Julien « faisait ses courses », François s’était assis à côté de Gaspard. Il avait trouvé un ours bleu qu’il serrait de toutes ses forces.

-Tu peux prendre d’autres jouets, tu sais, lui dit Gaspard en souriant. Regarde, ton copain, il ne se prive pas.

-C’est parce que lui, il est trop grand, dit François, l’air sérieux. Ils le disent à l’orphelinat que quand on est trop grand, plus personne veut de nous. Moi, ça va, je vais sûrement me faire adopter, alors j’aurai une maman et un papa qui me feront plein de cadeaux. J’ai mon ours bleu en attendant, ça me suffit.

Une infinie tristesse envahit Gaspard. Lui aussi avait failli être choisi, mais il était trop turbulent, la famille lui en avait préféré un autre, plus calme et, surtout, plus obéissant.

François s’était endormi, la tête posée sur sa cuisse. Il le regarda, il n’osait bouger de peur de le réveiller. Ils restèrent comme ça jusqu’à près de 5 heures du matin ; Julien aussi dormait, au milieu de sachets de bonbons déchirés.

Il porta les deux enfants jusqu’à la camionnette, les déposa endormis devant l’orphelinat, sonna et quand il vit le hall s’éclairer et une ombre sortir sur le perron, il prit la route.
Les gendarmes l’arrêtèrent 3 heures plus tard vers Cambrai. Il prit 5 ans cette fois-ci.

Trois coups frappés sur la porte de sa cellule le réveillèrent. Il s’était assoupi une bonne heure sur sa couchette.

-Meyrand ! Dépêche toi, y’a un taxi qui attend ! Prends tes affaires et n’oublie pas ton bon de sortie.

Gaspard suivit le gardien jusqu’au sas avant la porte de sortie.

-Tiens, au fait, on a reçu ça pour toi, une lettre de ta famille d’un soir, rigola le gardien, et un paquet.

Dans l’enveloppe il y avait la photo d’un couple : Lui, la quarantaine et un sourire avenant. Elle, était belle, plus jeune et avait une petite fille qui riait, sur les genoux. Au dos de la photo, quelques mots :

« J’ai mis du temps à vous retrouver Père Noël. Dépêchez-vous ! On vous attend .On va se le fêter ce putain de réveillon de Noël ! ».

Gaspard, les larmes aux yeux, défit le paquet. Il était là : usé, pelé, décousu par endroit : l’ours bleu.




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Et merci à Xiane





Enregistré le 8 Janvier 2010 à 09:16
par 770362

Oeuvre Originale

Auteur :
Frank Vassal

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