pop,pop
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Pop-Pop

Impression :

(Détail)


Coralie retournait dans ses mains depuis près d’une heure le petit paquet au papier doré. Deux ans qu’il attendait là, sur l’étagère du bureau. Noël 2008.Un noël jamais fêté... Ni celui de l’année d’après.

Stan était mort le 13 Décembre 2008, un Samedi. Une rupture d’anévrisme avait dit le chirurgien, à 6 ans, c’était rarissime avait-il ajouté d’un air contrit. Louis l’avait juste embrassée sur le front en lui disant d’être forte et il avait quitté l’hôpital. Ils ne s’étaient plus parlés depuis. Louis avait demandé le divorce début Janvier 2009. Il lui avait laissé une longue lettre avec les papiers de l’avocat. Elle l’avait lue sans en comprendre les mots : « notre fils », « trop de douleur », « impossible de te voir sans penser à lui », « partir », « mourir », » pardonne-moi », « c’est trop dur »…bien sûr il n’avait rien fait d’irréparable ,il s’aimait trop. Elle savait depuis quelques mois qu’il avait refait sa vie avec sa maîtresse, Julie, une de ses bonnes amies.

Et ce jour, le 19 Décembre 2010, quand en rangeant les affaires de son père disparu, deux jours plus tôt, elle avait trouvé le paquet, elle s’était trouvée mal. A cause du petit mot griffonné sur le papier doré : « Pour mon petit Stanley ».

Elle avait perdu à deux ans d’intervalle, les deux personnes qu’elle chérissait le plus : son fils et son père.

Coralie finit par ouvrir le cadeau, elle pleurait sans bruit. Elle savait ce qu’elle découvrirait : une petite boîte blanche en carton renfermant la meilleure vente depuis des années de la « Droguerie de marine » : la réplique d’un remorqueur New-Yorkais. Le bateau à moteur Pop-pop.

Ces larmes redoublèrent. Sur l’emballage désuet imprimé en noir et rouge, elle caressa de ses doigts la photo floue d’un marin assis sur une caisse et regardant au large avec une paire de jumelle. La silhouette de son père.

Il racontait souvent en riant comment il s’était déguisé en « marin d’eau douce »-lui qui n’avait jamais mis les pieds sur le pont d’un bateau- pour les besoins de la photo en 1967, l’année de la naissance de Coralie.

Gaspard Gloanec, son grand-père qu’elle n’avait pas connu, avait fondé La droguerie de marine à Saint Servan, au cœur des ports malouins et son père Paul Gloanec avait repris l’affaire familiale au début des années 70.

C’est Louis, son ex mari, qui prit la suite début 2007, quand Paul choisit de se retirer suite à une alerte cardiaque. La deuxième crise lui fut fatale.

Elle sortit le petit bateau en fer blanc de la boîte, elle souriait sous ses larmes. C’était elle, quand elle avait dix ans, qui avait soufflé l’idée à son père d’ajouter des petits dessins pour que le remorqueur sobrement peint en noir et rouge soit plus joli. Paul lui avait demandé de le décorer comme elle le voulait et ses petits ajouts maladroits : une étoile blanche sur la cheminée, des cornes de brumes sur le dessus, des petits personnages apparaissant aux hublots du poste de pilotage, des petits points blancs sur le pont noir et cette décoration d’une enfant de 10 ans avait été dupliquée sur tous les bateaux Pop-pop qui sortaient de l’atelier et qui étaient expédiés dans le monde entier.

Coralie sécha ses larmes, remit le petit remorqueur dans sa boîte qu’elle glissa dans l’emballage doré. Elle ouvrit la grosse enveloppe postée des Etats-Unis qui se trouvait sur le bureau, elle avait du arriver pendant que son père était aux urgences.

Elle contenait un contrat d’une vingtaine de pages dactylographiées en Français et en Anglais, elle survola les termes juridiques. Louis avait cédé les 35% des parts de la « Droguerie de marine » à une compagnie d’accastillage de Floride. Louis avait toujours su mener ses affaires à la perfection. Quand elle l’avait rencontré, il venait de prendre la direction du service export de la société familiale. Paul adorait Louis, il l‘avait poussé gentiment dans les bras de sa fille et lui avait laissé les rennes de l’entreprise. Louis avait fait du bon boulot, Il avait implanté la production des bateaux pop-pop et des autres produits en Inde et avait transformé le vétuste atelier du sous-sol de la boutique de Saint-Servan en musée. Les touristes visitaient le musée et achetaient de petits souvenirs en ressortant par le magasin. Mais c’est le site internet qu’il avait mis en place, et que Coralie gérait, qui avait boosté les ventes. La « Droguerie de Marine » vendait dans le monde entier.

Coralie ne savait que penser. Elle était soulagée d’être complètement débarrassée de Louis mais elle se sentait incapable de gérer la société familiale. Elle arrivait à la dernière page, les signatures des deux parties…quand elle vit, au dessus du paraphe, le nom du président de DEF (Deck Equipment of Florida) elle crut mourir.

Paul Valmont. Paul… Elle ne pouvait détacher son regard de ce nom. Elle se sentait si lasse, presque morte.

Coralie respira profondément pour calmer son émoi, elle était au désespoir, affligée d’une tristesse incommensurable. Elle se leva et gagna la fenêtre qu’elle ouvrit. La nuit tombait sur les ports de Saint-Malo. L’air frais et salé lui fit du bien, de petites lumières dansaient sur la mer, un canot remorqueur partait au loin…on entendait à peine le pop-pop de son moteur.

Elle continua sa lecture, il ne restait qu’une dernière page

Une note manuscrite de Paul Valmont-ce nom !- indiquait qu’il serait à Saint-Malo le 20 Décembre pour visiter la boutique. Il avait ajouté à l’attention de son père : « entre « Pauls » nous devrions nous entendre, et, comme vous le savez, mon arrière grand-père était malouin, un pirate !».

Il arrivait demain, le jour où on enterrait son père, son Paul à elle. C’en était trop, elle attrapa le cadeau au papier doré et le jeta de rage par la fenêtre restée ouverte. Elle voulu déchirer la grande enveloppe avec le contrat mais ses forces la trahirent et elle s’écroula par terre. Elle pleura comme jamais, elle cria de toutes ses forces, puis, épuisé elle resta sur le sol, gémit encore un peu et finit par s’endormir, saoulée de fatigue.

Pendant la cérémonie à l’église, elle avait gardé les yeux baissés, derrière ses lunettes noires. Elle s’était levée puis assise selon le déroulement de l’Eucharistie. D’une façon mécanique. Elle était seule au premier rang. Elle n’avait plus personne, plus de famille. Même Louis n’était pas venu –« tant mieux qu’il crève ! »-pourtant l’église était pleine et il y avait foule dehors. Elle l’avait constaté quand elle était sortie derrière le cercueil.

Elle se tient droite devant le trou. Le cercueil sombre est posé au fond. Elle a toujours la tête baissée, ce trou l’attire. Elle voudrait y entrer, s’y enfouir, pour toujours. Rejoindre son père et son petit Stan.

Des larmes reviennent, elle croyait les avoir épuisées. Elle entend vaguement des « condoléances », elle serre des mains, des centaines de main et ces « condoléances » qui font comme un bourdonnement incessant et encore, des mains. Des mains gantées, des mains poilues, des mains moites, des mains d’enfants…toutes ces mains froides, elle a si froid …oui, sauter dans ce trou et disparaitre à jamais. « J’arrive mon Stan, attends moi Papa ! ». « Condoléances, ‘ondoleances, ‘doélance, léance.. léances ... sssssssssss ». Elle tombe ou bien elle saute, elle ne sait pas. Elle entend des cris, des gens s’agitent, des mains-encore des mains- se tendent. Quelqu’un tire sur son bras… « Trop tard », se dit-elle, elle a plongé dans le noir : « Stan mon bébé, Papa , j’arrive ! »

« Pop-pop-pop-pop ». Elle rêve ou elle est morte. Pop-pop-pop-pop. Elle entend le bruit du bateau, si proche et elle sent l’odeur de la bougie qui le fait avancer ; « pop-pop-pop-pop ».

Elle ouvre les yeux, elle reconnait les dorures du plafond. Elle est allongée sur le canapé du salon, chez son père, chez elle dans la grande maison familiale qu’elle n’a jamais quitté. Elle tourne la tête doucement. Pop-pop-pop-pop. Le bateau tourne dans une bassine. L’enfant le regarde et rit.

Coralie se redresse. Elle voudrait crier, elle n’y arrive pas. A peine un murmure : « mon bébé…mon bébé ». L’enfant se retourne. Ce n’est pas lui, elle croit devenir folle quand elle voit à ses pieds la boîte ouverte et le papier doré.

« Donne-moi ça » ! hurle-t-elle. Elle est debout devant l’enfant qui ouvre de grands yeux.

Des bruits de pas, un inconnu arrive en courant de la cuisine, sur ses talons elle reconnait le Docteur Briand, leur médecin de famille.

- Que se passe-t-il ? demande l’inconnu en regardant tour à tour l’enfant et Coralie.

-It’s my boat, Dad, you gave it to me!

-Je me fous du bateau ! Coralie s’approche de l’enfant et lui arrache des mains le papier doré. L’enfant recule en tenant fermement contre lui le bateau et la boite vide en carton.

-It’s my boat, Dad, répète-t-il avec des sanglots dans la voix

-It’s ok Stan, dit l’homme et il se retourne vers Coralie qui presse sur sa poitrine le papier doré en balançant sa tête de droite à gauche.

-Excusez-le Madame Gloanec, j’ai trouvé ce paquet par terre, devant votre boutique et, comme vous dormiez, j’ai donné la permission à mon fils de jouer avec le bateau. Il y avait son nom sur le paquet, je pensais que votre père avait eu cette attention. Il savait que je viendrais avec mon fils, nous nous étions parlés au téléphone la veille de…son accident. Toutes mes condoléances, à propos, je n’ai pas eu le temps de vous les présentez. Vous étiez en train de tomber, j’ai juste eu le temps de vous rattraper par le bras.

Il fallut du temps à Coralie pour se calmer. Elle avait encore dormi toute la journée du 21 Décembre. Parfois elle se réveillait, elle regardait autour d’elle. La bassine, l’enfant, le bateau avaient disparu du salon .Elle entendait à peine le « Pop-pop » qui venait de la cuisine couvert par le son étouffé des voix du Docteur Briand et de l’homme, de Paul Valmont. J’aime cette voix, se disait-elle avant de replonger dans le sommeil.

Il a fallut du temps à Coralie. Des heures entières, la nuit, dans la cuisine à pleurer, à raconter à Paul combien elle aimait son Stan à elle, et son Paul. Deux nuits entières à pleurer dans ses bras. Il disait qu’il comprenait, la mère de Stan était morte quand il avait deux ans…et il pleurait aussi avec elle, contre elle, tout contre elle.

Ils s’étaient installés dans une chambre du haut. Elle avait insisté.

C’est le matin, le 24 Décembre. Coralie est retourné dans le bureau de son père, au-dessus de la « droguerie de marine » .Il neige, elle regarde les gens pressés, qui entrent et sortent du magasin avec des paquets, elle reconnait les petits formats des boîtes de bateaux Pop-pop dans leur papier doré. Elle tient le sien contre son cœur, la boîte est un peu molle, le papier est froissé mais on y lit encore l’écriture de son père : « Pour mon petit Stan ».

Elle se retourne, Paul est là, il la regarde en souriant. Elle a encore des larmes au bord des yeux mais elle lui rend son sourire et parvient à dire, la voix noyée par les sanglots qu’elle retient :

-Tu vois, on a bien fait de faire un sapin, deux ans sans Noël, c’est long.

Puis elle lui tend le paquet au papier doré :

- Tiens, voilà déjà un cadeau. Pour Stan.


Retrouver les autres Contes de 2010 ici

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Et merci encore à Xiane pour son dévouement et son organisation




Enregistré le 7 Janvier 2011 à 10:29
par 770362

Oeuvre Originale

Auteur :
Frank vassal

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