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913080 Publié le 12/04/2006 à 18:57 Demander à la modératrice de supprimer ce forum
Bégayer le truc? Peut-être...

Se penser indispensable?

Sans doute...
913080 Publié le 12/04/2006 à 18:58 supprimer cette contribution
Petite fleur




Il est surprenant parfois de constater à quel point certaines gens ne vieillissent pas.

Le temps semble oublier de creuser dans leur visage les rides qu’il distribue si copieusement à tout un chacun d’entre nous le commun des mortels que chaque seconde blesse avant l’assassinat par la dernière qui nous montre que l’éternité c’est long surtout vers la fin et qu’il est temps que je termine ma phrase.

Ma Marguerite a quarante-trois ans, une chute de reins mortelle moulée dans un jean de djeuns. Elle est lippue, Marguerite, avec de grands yeux mauves souriants dans une rousseur flamboyante. Le tout grêlé de taches mutines.

Ce que j’aime le plus chez elle, c’est moi : elle éclate de rire dès que j’ouvre la bouche. Je pourrais lui dire la météo qu’elle en ferait un sketch.

Mais parfois son regard prend comme une sorte de gravité insondable… Sa respiration devient plus courte, ses yeux se troublent un tantinet, un fil saliveux vient au coin de sa bouche et la panique me prend les tripes : cette femme m’aime. Doucement, avec retenue. Elle me le crie en silence et ça me fout la trouille. Dire « Je t’aime » est tellement difficile !

Comment expliquer ?

Je rentre de la pêche. Bon. Je suis un peu fourbu, et j’essaye de ne pas trop sentir le sandre déjà vidé que je compte caler dans le congélateur. Bon.
Elle m’accueille en rigolant de l’odeur poissonneuse de mes mains. Se poile sous ma douche en me voyant m’embaumer. Et te me frotte la quicounette dans un éclat de rire très gênant : m’enfin, chuis propre sur moi, non ?

Elle est comme ça, ma Margot, toujours à rire de moi, ou par moi.

Comment ce peut-il faire qu’un tel bonheur puisse exister ? Comment une telle chose peut-elle m’arriver, à moi ?

Et elle continue à me considérer de son air de pas airs… je tremble, elle tremble et nous nous reniflons à lèvres que veux-tu.

Tout mon vieux corps fatigué par les excès que je lui ai imposés s’était toujours refusé à dormir en touchant quelqu’un d’autre. Marié pendant vingt-trois ans, mon lit était un cent-quatre-vingts de large, avec matelas indépendants. Toi marié avec moi mais moi pas dormir si toi me toucher sauf crac-crac.

Mais là,… là…. avec Marguerite, on scotche nos rêves dans la même respiration.

Au matin, mon envie bandante de pisser la fait rigoler (bien sûr). Ensuite, je reviens toujours renifler le plumard avant de partir au boulot.

Chhhcrougner un peu avec ma belle me fera la journée.

C’est pas juste, une telle amour !
……………………………

Il faut que je raconte comment je l’ai rencontrée. C’est indispensable sinon tu vas fermer le bouquin, curieux contrarié comme je te sais.

Je pêche, je l’ai déjà dit. A Garonne le sandre et dans les Pyrénées la truite à la mouche. Le sandre, c’est plutôt facile et commun.

La mouche, c’est tout un univers… qui date des Romains.

Je te comprends, profane : pêcher à la mouche, c’est leurrer un poisson avec un hameçon flottant lancé à l’aide d’un « fouet » difficile à maîtriser et enrobé de plumes d’origines diverses destinées à lui faire croire que c’est un insecte flottant sur l’eau qu’il peut gober sans crainte et ainsi se faire pécho comme un imbécile et ramener vers la berge du tueur que je suis pour le bouffer sans le moindre souci écologique et ça fait la deuxième phrase que je ne termine pas assez vite.

Ce jour-là, fin mai, j’étais au bord du Garbet à faire le héron…

Le Garbet est un torrent qui descend d’Aulus, en Ariège, et qui vient accessoirement grossir le Salat lui-même affluent de la Garonne. Son lit est très particulier, fait de galets blancs, ce qui lui donne une couleur cristalline unique. Dans ses eaux, des truites qui savent lire et écrire : visibilité maximum, camouflage impeccable et pureté de l’eau inégalée. Sans doute un des parcours les plus difficiles de France. Mon parcours préféré.

Au-dessus d’Ercé (patrie des montreurs d’ours), je faisais donc le héron. C’est-à-dire qu’assis sur une bonne berge mousseuse, adossé à un frêne, je badais la rivière sur le coup de neuf heures. Canne en main, clope aux lèvres, je venais d’arriver.

Il faut bader, dans ces cas-là : tu te tais, tu attends. Et au bout d’un quart d’heure, tous les bruits environnants deviennent tiens. L’eau coule, le vent bruisse, ton cœur bat…

Et tout-à-coup : gloup ! une truite vient de gober. Quoi ? Ne pas se précipiter… attendre le deuxième, le troisième … et s’imposer cinq gloups avant de décider quelle mouche tu vas monter pour jouer avec elle.

Je ne savais pas, ce jour-là, que j’étais moi aussi observé…

Je me lève doucement, choisis une « olive cerclée de noir sur N°16 montée à l’envers », fil de dix centièmes couleur « tortue tabac », donc très faible, et me mets à fouetter lentement.

Je sais que derrière moi j’ai une passerelle à vingt mètres en aval, sur ma gauche un buisson, et que la division du courant peut faire draguer ma mouche de façon irrémédiable.

Lancer impec, gobage idoine, ferrage en douceur et je te me ramène une de ces « blondes du Garbet » que tout le monde aime. Comme évidemment j’avais pris soin d’écraser l’ardillon de mon hameçon, je me contente de l’admirer et je la relâche en pleine eau, sans même l’avoir touchée.

« Pourquoi vous faites ça ? »
Qui quoi ? qui me parle ? Je reviens sur la berge en claudiquant sur les galets en considérant cette forme assise sur la passerelle qui semble m’avoir interpellé.

« Quoi? ça ? »

Et la personne que j’avais à peine entrevue me dit entre deux rires :

« Ben oui, vous avez attrapé un poisson que vous n’avez même pas touché et que vous avez laissé partir ! »

« Et puis vous avez un chapeau rigolo ! »

C’est vrai : mon chapeau de pêche est un véritable Stenson, ramené d’Amérique par mon frère, mais dont le feutre est détruit depuis de longues nuits humides ; on dirait un chapeau d’épouvantail. Mais je l’aime !

Bref : sur la passerelle elle m’interpelle.

Je fulmine : comment n’ai-je pas vu cette intruse intruser ? Elle m’observe depuis plus d’une heure et en fait gorge déployée ?? Elle a un sac à dos, des lunettes noires, et l’intention, me dit-elle, de « faire la rando de la cascade d’Ars ».

Je m’assieds avec elle sur la passerelle.

Elle enlève ses lunettes.

………………………..

Elle enlève ses lunettes.

Je garde les miennes.

Et je me demande pourquoi mon sternum s’enfonce à ce point dans ma poitrine, tandis que j’essaye stupidement de sécher ma mouche au chiffon passé dans ma ceinture.

Un tombereau de pourquois me brouille la vue et rend mes doigts imbéciles.

Pourquoi suis-je sorti de l’eau ? Pourquoi m’être assis auprès de cette personne ? Pourquoi lui avoir répondu, moi qui abhorre être interrompu dans ma pêche ? Pourquoi m’a t’elle parlé ?

D’habitude, à la question « Alors, on pêche ? » je réponds « Non, je tente un birdie sur le treizième, par quatre. » ; ou bien « Ca mord ? » « Beaucoup ! méfiez-vous ! laissez les mains dans les poches. »…

Un rapide coup d’œil sur son regard me donne bien une piste, mais non : c’est trop beau pour être vrai.

Et elle a l’outrecuidance de s’étirer et de défaire un chouchou qui me révèle une mousse rousse autour d’un visage mutin. Le must de Marguerite, c’est son nez légèrement busqué : le défaut qui sublime l’ensemble. Je décide immédiatement que si elle se fait refaire le nez, je ne l’aimerai plus.

Et toi qui me lis, tu dois bien sûr te dire que je suis complètement parti en sucette. Faut me comprendre : j’étais éparpillé par cette rencontre incongrue, et j’ai dû prendre mon temps pour rassembler mes morceaux.

Donc, elle reprit :

« Vous avez un drôle de chapeau ».

« C’est plus un chapeau, c’est à peine un galure ».

« Vous ne m’avez pas répondu ».

« Ben si, c’est juste un couvre-chef, contre le soleil, quoi, et les reflets sur l’eau… »

« Non, ne faites pas l’idiot : pourquoi avez-vous relâché ce poisson, sans même le toucher ? Ca vous plaît de leur faire mal ? »

Je me suis alors lancé dans une explication très technique et philosophique sur l’écologie pondérée par mon besoin animal de prélever.

La partie artistique, constituée par la fabrication de mes propres mouches, la minutie du montage aux soirs d’hiver, l’inutilité que je trouvais au collage au vernis qui alourdit le leurre, le prélèvement de quatre poils sur mon chien Droopy qui, vexé, passa trois jours sous le canapé, mon bonheur d’avoir trouvé une taupe morte dont le pelage, savamment salé et conservé me fournissait encore un dubbing incomparable, le coq miel de tata de Betchat dont j’avais conservé le cou pour sa couleur hyaline, la légèreté des hameçons Mustad à longue hampe que j’avais dénichés à bas prix sur la foire de Nasbinals et la lourdeur de mes phrases quand on ne m’arrête pas, pour la troisième fois.

La partie écologique… ma foi, je ne pense pas trop traumatiser mes truites : je lui rappelle que l’hameçon n’a pas d’ardillon et que je ne touche même pas mes prises : il suffit juste de les secouer un peu dans l’eau et elles vont revivre leur vie. D’ailleurs, certains signes ne trompent pas : j’en ai pris quelques-unes plusieurs fois.

« Et là, vous ne pêchez plus ? »

« J’écoute, je regarde, donc je pêche. »

Elle fait un saut de fesse sur sa gauche. Rapprochant. Nous nous touchons presque.

« Tu m’apprendras ? »

……………………….

« Tu m’apprendras ? »

Ce tutoiement soudain m’uppercute.
Je ne respirais plus, il ne me restait qu’un neurone et demi, un air ballot, et toutes les truites du gave qui rigolaient en gobant à pleines ventrées.

Je décidai donc de prendre mon air blasé numéro un, le « taiseux énigmatique », celui qui est tranquille dans sa vie et dans toutes les circonstances. J’annonçai donc, péremptoire :

« S’cuse moi, faut que j’aille pisser ».

Quelle classe, n’est ce pas ? Sans attendre la moindre réponse, j’étais déjà à trente mètres derrière un bosquet d’aulnes à me tripoter popaul qui n’avait rien à me dire (s’il savait parler, ça se saurait) mais qui m’aidait à faire semblant d’avoir une contenance vide par ailleurs du liquide qui aurait pu justifier ma fuite éperdue et dont je secouai au bout de deux minutes la goutte absente qui eût pu légitimer ma fuite mais pas la longueur de cette interminable phrase quatrième du genre.

Ce qui m’a fait le plus chier dans ma putain de vie m’a aussi donné mes plus grands bonheurs : elle était toujours là. Allongée. Sur la passerelle. En train d’observer l’eau passante.

Mais j’avais un peu rassemblé mes morceaux.

« Tu fais la Cascade d’Ars ? On dit d’ Arse, aussi… »

« Ben oui ; on m’a dit tu prends à droite après le pont d’Ercé, tu traverses la passerelle et le chemin te monte à la cascade ».

Elle se fout de moi ou quoi ? Non, madame : si tu suis ce chemin, tu grimpes au Tuc de l’Adosse, et encore t’es pas arrivée au bout vu que c’est pas signalé.

Je lui explique donc que « on » l’a trompée : faut pousser jusqu’à Aulus, six bornes plus en amont. Puis tu traverses le patelin, prends le Col de Latrape et dans le premier lacet, à gauche, le départ vers la Cascade d’Ars ou d’Arse est signalé, balisé et fastoche : il y a des tonnes de touristes tout l’été…

Elle se tait. Mutine.

«Dis, tu m’apprendras ? »

« Quoi ? La cascade ? »

« Non, la pêche… »

Bon : j’ai rencontré une extraterrestre…

……………………..
«Dis, tu m’apprendras ? »

Et de deux. Elle a l’air d’avoir vraiment envie d’apprendre la pêche, cette fleurette tombée « d’aucune part », comme on dit par chez nous.

J’arrive enfin à la regarder, celle que je me défendais de voir : un œil rieur couleur lavande, une myriade de taches de rousseur, une bouche pleine de dents parfaites qui, quand elle sourit, engendre une seule fossette côté joue gauche.

Le tout dans un bouquet de boucles rousses.

Elle est vêtue à la mode rando, certes, mais avec un tee-shirt échancré sur une douce vallée qui ne doit rien au silicone. Juste modeste et, j’en suis certain, très parfumée.

Des fois dans la vie des décisions vous tombent dessus de je ne sais où : je veux dire par là qu’elles vous donnent l’impression que vous les avez prises, alors qu’en fait ce sont elles qui se sont servies de vous. A mon avis, ce sont les meilleures…

« Moi c’est Marguerite ».

« Moi c’est Pierre. Allons-y ».

Nous descendons de la passerelle et je la vois se diriger vers l’eau alors que mes pas vont vers la prairie constellée de crocus qui borde la rivière.

Non madame ! Tu ne prétends tout de même pas pêcher tout de suite à la mouche ? faut d’abord apprendre à lancer sur le pré. C’est un geste qui s'enseigne. Un peu comme le tennis.

Et me voilà, après avoir coupé la pointe de ma mouche (attention aux blessures), me plaçant derrière elle en lui tenant la main droite, la gauche aussi d’ailleurs pour qu’elle tire sur la soie, et lui expliquant qu’en imaginant une pendule, il ne faut pas dépasser dix heures vers l’avant et une heure vers l’arrière, ce qui donne un mouvement harmonieux de fouet à l’ensemble canne-soie, soie dont on allonge la longueur progressivement de la main gauche jusqu’à obtenir la distance désirée ce qui se fait à l’œil bien entendu sachant que la distance sus-nommée obtenue au pifomètre on finit par abaisser délicatement la canne pour un « posé » tout en douceur de la soie, du bas de ligne et de la mouche qui le termine, venant effleurer l’eau d’une façon si naturelle que la truite convoitée s’y trompe à presque tous les coups et que je suis content de la longueur de ma phrase cinquième.

Marguerite était appliquée et suait un peu. Une fragrance suave dont je profite encore quotidiennement. Le bonheur est toujours simple.

Il doit être vers les onze heures. Ce qui est ahurissant, c’est qu’après juste trois quarts d’heure de pratique, ma petite fleur maîtrise.

« Voyons ? vise un peu cette bouse ? »

Tu penses, autant poser ta mouche dans une assiette… à douze mètres. Faut dix ans de pratique !

Elle réussit trois fois de suite !

C’est fou ce que je peux l’aimer !

………………………………………
Et Marguerite était là, à viser les bouses de vaches, maniant mon fouet avec une dextérité surprenante.

Elle n’avait plus besoin que je lui tienne la main.
Dommage.
Je l’observais du bord de la rivière, elle allait d’une bouse à l’autre, s’amusant à augmenter la distance (quinze mètres, maintenant).

Non : elle ne réussissait pas à chaque lancer, mais elle prenait visiblement plaisir à chaque essai, avec une charmante pointe de langue appliquée qui pointait au bord de ses si belles lèvres.

Je devenais fou d’amour mais bizarrement cela ne me rendit ni sourd ni aveugle.

C’est d’abord un petit craquement, sur ma gauche, qui m'alerte. Puis un éclat étincelant, fugace, que je fais semblant de ne pas remarquer. Mouais, j’ai quelques heures de vol sur les bords torrentueux et j’ai compris…

Marguerite revient, excitée comme un pou, suavement suante, comme j’ai déjà dit.

« Tu me mets une mouche, que j’ essaye pour de vrai ? »

« Non, surtout pas. »

Ma réponse la trouble et elle me fait ce regard mouillé qui me noue la tripe.

« Ecoute moi bien : il y a des règles et tu n’as pas le permis ; donc, tu n’as pas le droit de pêcher vraiment. »

« Qui le saura ? Il n’y a personne ! »

« Attends, laisse moi faire. Regarde bien. Et, si possible, tais toi ! »

J’ ai bien cru qu’elle allait partir mais elle se contenta d’aller se rasseoir sur la passerelle, un brin renfrognée.

Ca n’a pas loupé : je fouettais l’eau depuis trente secondes que le garde traversait, presque en courant et l’air assuré par son effet de surprise (qu’il croyait !), son uniforme kaki et son Code Rural.

Son contrôle sur ma personne fut bref et poli : vérification du permis, du matériel, du panier, des poches de ma veste, etc.

« Vous n’avez rien pris ? »

« Si, répond Marguerite, mais il les remet à l’eau. »

Je suis donc en règle et le déçu me désigne celle qu’il croit être ma compagne :

« Et Madame, puis-je vérifier ? »
Seigneur, ce que j’ai pu l’aimer encore plus si c’était possible quand elle lui a répondu :

« Vérifier quoi ? vous m’avez vue pêcher ? »

Ce qu’on a pu rigoler en accompagnant ses pas bredouilles continuer leur tournée !

Mais tout ça est bien joli et il est treize heures et j’ai faim ; Marguerite aussi. Bon eh bien si on allait casser la graine au bord de l’eau ? Voui mais mon casse-dalle est dans ma voiture je vais le chercher de ce pas attends moi je reviens ; et au fait ? ta rando sur la cascade d’Arse ? et pourquoi tu me montrerais pas le départ, puisque je me suis trompée ? boaf c’est quand tu veux, il faut monter six bornes plus haut on prend ta voiture ou la mienne ? ben si tu veux faire la rando prenons la tienne, je te montre et tu me ramènes avant de vivre ta vie. Et ça me fait une sixième phrase absurde merci.

Moi, j’ai une bête Clio à mazout blanche. Elle, elle a une 206 à mazout rouge. Chais point pourquoi, mais je l’aime je l’aime je l’aime…

Elle m’ouvre la portière et met le contact. La musique est forte et Marguerite s’excuse en baissant le son.

J’ai reconnu du premier coup d’oreille : c’est l’intro de « The Dreg », des « Fleshstones ».

Je ne suis donc pas le seul humain à m’éclater sur ce morceau ?

« Monte le son, à fond !! »

…………………………….

Je ne suis donc pas le seul humain à m’éclater sur ce morceau ?

« Monte le son, à fond !! »

Et donc, pendant que « The Dreg » me racle les oreilles de son intro inoubliable, je suis passager d’une inconnue. Avec mon casse-croûte et mes cuissardes.

J’ai d’ailleurs eu un geste idoine : quand la gratte a laissé la place au solo de batterie, j’ai encore monté le son.

Marguerite m’a simplement souri. Et nous sommes arrivés à Aulus.

Te voilà donc au pied de ta rando, M argot, et voici le virage de départ, le bon, çuilà…

Et voilitidoncpas que madââme se ravise, la rando c’est quatre heures et où je vais manger toute seule finalement c’est pas une bonne idée mais c’est toi qui voulais y aller et je te promets une halte au plateau qu’elle est géniale et tu recommences à me faire iech because tu m’as demandé de t’amener ici donc tu y es et barre-toi parce que sinon s’il faut que je t’explique tout le pays ça fait lourd la montée par touriste et ça fait sept au jus.

Elle n’ eut qu’à me regarder :

« On va où ? »

Nous sommes donc montés au plateau d’ »d’Agnesserre », sorte de cirque tranquille où le Garbet, avant de devenir ce qu’il est plus bas, se répand en rigoles faciles avant de se jeter dans la vallée.

La plateau d’ »Agnesserre », c’est tout comme un morceau de bonheur : très loin du Tour de France qui lui fit l’an passé l’honneur de venir l’encombrer

Non : derrière un rocher énoôôrrme, sous le regard de truitelles rigolotes, Marguerite et moi mangions.

Nos casse-croûtes.

En contemplant, again, la rivière douce à passer devant nous.

Beaucoup plus calme, ladite rivière, juste un ruisseau tranquille avec quelques filets d’eau tendres et liquoreux et quelques poissons dedans.

Et c’est là que je lui dis, la bouche pleine :

« Je crois bien que je t’aime »

Et c’est là qu’elle me répondit, la bouche pleine elle aussi :

« Ben c’est bizarre, mais je crois que moi aussi… ».

On s’est embrassés à bouches pleines . Je sais : ça a l’air biscornu. Peu savoureux.

Mais Marguerite est belle.

……………………………..

(Et je devrais me relire avant d’envoyer!)

Nous avons passé l’après-midi le plus beau de ma vie. De la sienne aussi, qu’elle m’a dit.

Assis au bord de l’eau, épaule contre épaule, nous causions calmement, en comptant les gobages des truites et les randonneurs qui rentraient du lac du Garbet.

D’ailleurs, un couple marmailleux s’arrêta près de nous :

« Quel temps superbe ! » nous lance le papa avec son mioche de dix-huit mois dans un sac à dos .

Pendant ce temps, la maman surveille des gamines à l’évidence jumelles qui font un concours de ricochets.

« On a fait le lac, et vous ? », insiste le brave homme.

Et ma flamboyante Marguerite lui rétorque, sans un soupçon d’agressivité :

« Non, nous avons « fait » la cascade d’Arse et nous nous relaxions en contemplant les truites se nourrir. Mais là, ça va devenir difficile… Elles sont mignonnes, vos filles. Ce sont des jumelles ? »

La smala a décampé gentiment après les salutations randonneuses adéquates.

Et nous sommes restés là, seuls au monde, à bavasser jusqu’à ce que le soleil se cache derrière Espalots, à nous murmurer nos vies sans oublier de ponctuer de bisous sucrés.

De temps en temps, Margot mouillait ses yeux en me regardant. Quand je lui fis remarquer ce phénomène intrigant, elle me renvoya à mes difficultés respiratoires.

Moi aussi, mes réactions d’apnée lui faisaient peur :

« Mais c’est pas vrai : il m’aime ? »

Entre deux baisers acidulés suçotés au coin de nos lèvres timides, nous avons réussi à nous rassurer..

Je sais : ça ressemble à du roman photo à deux balles mais Margot est trop belle et même si je ne devrais pas le dire elle a vite osé péter avec moi comme si on se connaissait depuis des millions d’années et elle est rousse mais pas aux yeux verts, non, plutôt violets et des taches de rousseur plein la figure et un nez un peu busqué et des lèvres charnues et un corps presque parfait avec des seins qui ont déjà allaité et une cambrure des reins à se damner sur des jambes musclées et je sais que j’ai déjà dit tout çà mais j’aime bien écrire ma huitième phrase imbécile.

Surtout quand je parle de Marguerite.

………………………………………



Quand nous avons senti ensemble tomber sur nos épaules la collante froidure du soir de montagne, nous nous sommes roulé le plus beau palot de ma vie, et de la vôtre, j’en affirme !

(Et il y a des fautes de grammaire que je le fais exprès : ça me fait succuller.)

Donc, vroum vers en bas et ma Clio à mazout quelques kilomètres plus loin. C’est là que je remarquai son immatriculation : 31, comme moi.

Marguerite habite vingt kilomètres au Sud de Toulouse, et moi trente kilomètres au Nord .

Se suivant, nous nous sommes donc d’abord arrêtés chez elle. Son intérieur, c’était elle : un appart entouré de fleurs violettes dont j’ai vite oublié les noms.

Mais sa fatigue ne l’empêche pas de continuer la conduite, et de venir découvrir mon « antre » : un appart au-dessus d’une école, sans fleurs mais plein de bouquins. Avec deux bons lits. Au choix.

Une douche, chacun.

Un allongeage au canapé, tranquille devant « Forest Gump ». Des doigts et des mains tricoteurs, et parfois des lèvres amicales.

Et puis, épuisés par le grand air, nous sommes allés nous coucher. Ensemble. En haut, dans son lit.

Et je me suis endormi dans ses cheveux, son odeur et son nez busqué.

Je crois bien qu’elle s’est endormie sur mes poignées d’amour, dont je me foutais.

Ce qui est sûr, c’est qu’on a bien dormi.

………………………………………..

Ce qui est sûr, c’est qu’on a bien dormi.

Elle dans une longue chemise de nuit en pilou. Au mois de mai… mais je ne lui ai même pas posé la question : elle m’accueille dans son lit qui est le mien et ça me suffit.

Moi dans mon pyjama short qui me fait rigoler parce qu’il a des poches. Pour quoi faire ? Peut-être que les taiwanais qui l’ont fabriqué pensent-ils qu’elles servent à garder nos rêves ?

Au réveil j’ai compris le pilou ; ses pieds étaient collés à mon ventre, et je bavais dans ses cheveux tout en l’étranglant de mon bras droit. Bref, nous étions emboîtés comme deux petites cuillères. Et Margot a froid aux pieds, tout le temps.

Ce matin serein nous surprend. Petit dej roucoulant au café de la cuisine, et puis…

Nous allons nous recoucher, dans mon lit, cette fois.

C’est juste là que j’ai osé, pour le première fois, effeuiller ma Marguerite. Evidemment, je suis tombé sur « passionnément » du premier coup.

Toute une littérature imbécile s’attache à décrypter les mystères du plaisir féminin sous allégation qu’il serait difficile à définir, entre mécanique hormonale ou point « G » anatomique, voire aussi nasal par analyse instinctive de phérormones répandues alentours des mâles voisins forcément idiots qui ne cherchent qu’à balancer leur semence étamineuse sur le pistil des fleurs féminines dans le seul et unique but de perpétuer l’espèce humaine dont il est indispensable qu’elle continue de déconner sur cette terre et ça fait neuf, merci.

Moi, je ne sais pas pour les autres, mais je peux affirmer, depuis ma petite fleur, que le plaisir masculin a aussi des niveaux différents. « Vatchement différents, même ! ».

Excusez-moi, faut que je vous laisse : elle veut aller prendre des cabots à Garonne.
des cabots à Garonne

Ou des « chevesnes », comme on dit ailleurs.

Et au retour, rebelote.

Depuis elle, je me redemande tous les jours ce qu’est l’amour.

J’ai beau farfouiller dans ma bibli…

Et elle rigole, my daisy aux grands yeux violine.

Elle sent bon, elle est jolie, elle est rousse, avec deux petits seins odorants et elle taille sa route comme pas deux. Enfin, si : elle veut bien router avec moi.

Re-router, si tu veux savoir : elle a des heures de vol, une fille de quinze ans et un passé.

Ce qui m’énerve et m’apeure le plus, c’est qu’elle ne s’alarme pas de mes vingt-trois ans de mariage et de mes deux enfants.

Elle mouille juste ses yeux…
792221 Publié le 12/04/2006 à 19:18 supprimer cette contribution

excellent , ça pete de vie, de sensibilité..
on dirait du cabrel (la cabanne du pecheur) ..bravo!
Gimel - 986228lui écrire blog Publié le 12/04/2006 à 19:42 supprimer cette contribution
Superbe histoire Bravo Carlow et qu'elle classe pour cette leçon de pêche à la mouche avec en plus le no kill
908884 Publié le 12/04/2006 à 19:55 supprimer cette contribution
à re et re ... lire

Camille adore
792221 Publié le 12/04/2006 à 20:39 supprimer cette contribution
en plus on sait qui a peché qui
il nous décrit meme sa mouche preferée..
reste a savoir si elle a un ardillon

arff....
1689852 Publié le 13/04/2006 à 08:16 supprimer cette contribution
CARLOW, enchantement, humour et une sensibilté que l'on découvre
913080 Publié le 13/04/2006 à 18:10 supprimer cette contribution
Citation:
et une sensibilté que l'on découvre


Quelle souffrance pour ma modestie!

En fait, ça fait bientôt 6 ans que je balance mes petites historiettes sur ce forum.

J'en ai huit autres en chantier.

Mais je remets les vieilles parce que je "milite" parfois tranquillou ici pour qu'il n'y ait pas exclusivité pour la poésie.

Versifier, c'est bien. Raconter, c'est pas mal aussi.

Allez! une autre.
913080 Publié le 13/04/2006 à 18:12 supprimer cette contribution
Juin 44

L’odeur de la guerre est mauvaise aux narines québécoises…

Arrivé des forêts sirupeuses de son pays natal, Robert Bellebride souffre du nez, plus que de ses pieds.

L’odeur de ses pieds, ce sont plutôt ses potes qui en souffriraient, mais qui préfèrent la fermer, considérant la carrure du gars.

Les balles, les grenades, la mitraille, il s’en fiche complètement, Robert ; ce qui l’emmierde profondément, c’est l’odeur.

Odeur du sable, odeur marine, odeur du singe qu’il faut bouffer, de la poudre acide, de l’essence.

Lui, c’est un terreux du fond du bois, au nez aussi sensible que celui des ours qu’il côtoie.

Alors il baroude, il écarte, il libère… en se bouchant le pif.

Août 44

C’est au détour de Joinville le Pont, Pont Pont, qu’il rencontra Marinette Rusquier, venue abreuver ses « américains » .

Elle était aussi fraîche que le vin qu’elle servait, savait l’anglais, le grec et le latin, Marinette, normalienne et si bien foutue.

Elle avait de la profondeur dans les yeux, du charme au creux des lèvres, et cette sorte de retenue dans les hanches qui font la vraie séduction.

C’est sur une herbe tendre qu’ils se sont aimés, Robert et Marinette, de toutes les caresses stockées au creux de leur cœur, de toute l’envie accumulée dans les meules moissonnées, sur des senteurs qu’il adorait, enfin.


Ainsi fut conçu Joachim Bellebride, sur la fin d’une guerre aussi stupide que toutes les guerres, au début d’un amour aussi stupide que toutes les amours…

Et Robert est reparti, lourd de promesses, sourd et certain de revenir.

Mais il se bouchait trop le nez et n’a pas senti cette dernière balle…

********

Décembre 2003

Joachim roule sur l’autoroute vers Toulouse, serrant entre ses puissantes cuisses la furieuse K 1000 qu’il guidonne de ses poignets fatigués.

Sentiments mélangés aux odeurs vaseuses de l’Hers, ce ruisseau presque rivière, ce prétentieux poissonneux qui fut calibré pour laisser passage aux hommes roulants , aux monstres bétonneux, et qui en pue encore plus !

Il le sent encore, comme il sent les fragrances du canal du Midi, quand sa « Mam’rinette », comme il l’appelait, le promenait après ses cours à Saint-Stanislas.

Dieu qu’il en a chié ! Le cycle d’Homère, et lanlaire…

Mam’rinette, helléniste distinguée, ne jurait que par ce fameux cycle homérique : vingt ans de croissance, vingt ans d’études, vingt ans de voyages et vingt ans de sagesse… pour faire une vie riche, juste avant une pauvre mort.


Joachim aussi aimait les cycles, mais plutôt à deux roues. Avec un moteur c’était encore mieux ; et à l’époque, ça sentait bon l’huile et le cambouis, l’interdit, la rapine et la baston.

Pendant que Nougaro chantait que « même les mémés aiment la castagne », il profitait d’une croissance rapide pour pratiquer .

Fermement, quotidiennement, avec application et au profit des loulous de la Faourette, cette collection de legos destinés à loger dans ses clapiers des lapins immigrés .

C’est ainsi qu’au terme de ses vingt ans de croissance, Joachim entame ses vingt ans de cabane…


Jo broute de l’autoroute, peu à peu engourdi par un pilotage moutonnier ; c’est juste de la conduite un peu rapide, et quelques signes machinaux du pied droit aux bagnoleux sympathiques.

Il sent Toulouse approcher. Il renifle Garonne, il frémit aux aigreurs de la Plaine des Filtres. Mémoire olfactive, paraît-il la plus ancienne, la plus reptilienne, qui commence à envahir le confinement de son casque.


La prison Saint-Michel… il humait le printemps au Jardin des Plantes voisin, par sa lucarne si grandement fermée, et au crottin des ânes baladeurs des petits gosses blasés, gavés de sucreries acétiques.

Mam’ était assidue au parloir, faut reconnaître, mais avait cloué sur le comptoir des conditions drastiques :
« Si tu veux embrasser le parfum de ta mère, tu dois travailler ton cerveau, comme Homère, et ceci en plus de ton travail. Je reviendrai chaque fois que tu m’enverras un devoir.»

Homère ? « Ho ! mère ? »
Rien à faire : le grand garçon dut se résoudre, et commencer à travailler de la cervelle.

Et il en a récité, du latin et du grec, tout en pliant des cartons, en collant des semelles de charentaises !

Pour le plus grand plaisir de ses collègues de chaîne, qui lui demandaient :

« De l’Ovide, çui-là qu’a du bide ! »
« Non ! du Tyrtée, ce vieux pédé ! »
« Allez, quoi, fais nous de l’ Oppien, ça fait du bien… »
« Hé ! du Catulle, celui qui rit quand on l’… »

Mais de ce côté-là, la masse musculaire de Joachim fut une assurance calme et définitive pour son intégrité rectale…


Douze ans, qu’il en compte, le Jo, douze ans d’études, de devoirs hebdomadaires s’il voulait respirer et partager quelque pâté de campagne : Mam’rinette fut impitoyable.

« La régularité, mon petit, c’est la clé de voûte de tout effort… »
« La régularité, mam ? mais tu te rends compte que je suis en prison, là ? Les métronomes, Mam’, je connais que ça ! C’est tictaquesque, ici.»
« C’est bien, mon petiot, tu commences à inventer tes mots… »


Jo roule plus lentement, approchant de la gare de péage Toulouse-Sud…

Au bout des douze années de bûchage pilotées par une Mam impitoyable, c’est un agrégé en lettres classiques qui l’embrasse tendrement à sa sortie.

Un agrégé pointilleux :
« Mais enfin, Mam’rinette, arrête un peu avec ton cycle d’Homère ! Je ne sais pas où tu es allée pêcher cette légende ; l’existence même d’Homère est controversée . »

« Je te dis que c’est vrai, et c’est parce qu’il était devenu aveugle qu’il a pu vivre ses vingt ans de sagesse ; et quand bien même il s’agirait d’une légende, nos légendes sont vraies parce qu’elles plaisent à nos cœurs. »

Indécrottable, la maman, et bien fatiguée… cancéreuse bien jeune, elle est partie tout doucettement, à la fin des années soixante-dix, tandis que Joachim enseignait au Caousou en câlinant une adorable Hélène.

Finaude et opiniâtre, Marinette avait fait jurer à Joachim d’aller retrouver ses racines paternelles, dans la Belle Province.

Il était parti pour un congé sabbatique d’un an, à Saint-Jean des Piles, vers Shawinigan… et n’avait rien trouvé d’autre qu’un goût immense pour le bûcheronnage.


Huit années de forêt, malgré les appels pathétiques d’Hélène, encabané à nouveau, mais sous des planches de pruche.

Douze ans d’études carcérales, huit ans de bagne canadien ; vingt ans de formation, en quelque sorte.

Et le virus de « l’ailleurs » inoculé en lui avait terminé son incubation…L’envie de se tirer fit de lui un biker erratique.


Sur la rocade, en passant devant la Cité de l’Espace, Joachim oublie ses voyages, ses amours, ses galères. Hélène… ses yeux pailletés d’or, son odeur si naturelle… il la retrouve dans, allez, vingt kilomètres ?

Surpris, le gars, quand il l’a appelée depuis Perpignan, après son tour d’Espagne. Surpris et charmé de l’entendre délicatement raconter sa solitude, peuplée d’un chien et du souvenir envahissant d’un prof de lettres classiques.


« Tu prends direction Bordeaux, tu sors à la première sortie, Saint-Jory, et là tu demandes Bagnols.»

Et comme un avant-goût de la nostalgie à venir, elle lui a expliqué que « Bagnols » vient du fait que le patelin, situé au bord de Garonne dans la plaine alluviale, est sur l’emplacement d’anciens bains romains.


« Et il suffit de creuser derrière l’église, sur trente centimètres, pour trouver les dalles de la voie romaine Via Verdunensis, qui allait de Toulouse à Bordeaux. »


Pas besoin d’allécher d’avantage l’ours voyageur ; évident qu’il va venir creuser, Joachim… et pas que derrière l’église . Il y a des souvenirs délicieux à déterrer chez Hélène : elle lui a fait comprendre qu’elle serait très heureuse de piocher avec lui.


A Saint-Jory, deux petites frappes s’ennuient au crépuscule ; Jo stoppe à leur hauteur.
« Pardon, jeunes gens, vous pourriez m’indiquer Bagnols ? »
« Hé ! z’y va ! tema l’engin ! Ca doit arracher grave ce moulin, non ? Allez, mec, fais moi essayer !»

Joachim enlève simplement son casque, et regarde en souriant les deux ados, de ses yeux gris, entourés de rides coriaces.
« Euh… c’est simple, m’sieur, au feu vous prenez à gauche et c’est tout droit, à cinq kilomètres .»


Roule, roule dans ton rêve d’amour retrouvailles, mon Jo.

Sans doute trop émue, Hélène avait juste oublié un détail : la plaine alluviale, c’est l’enfer des carrières d’extraction de graviers, le bal continu de camions énormes.

Ce mois-ci, après quelques jours de gel, la pluie et les gros culs ont un peu défoncé la dernière ligne droite, après le concasseur : cinq cent mètres avant Bagnols.

Joachim avait les mains affaiblies par le fourmillement de caresses impatientes, et il ne put contrôler son guidon ébranlé par un cul-de-poule obscur et cent-vingt à l’heure de précipitation.

Le poteau voisin l’attendait depuis presque soixante ans…





Le gros inconvénient des routes, c’est qu’il peut y passer des gens très bien.





1507456 Publié le 13/04/2006 à 18:18 supprimer cette contribution
"Raconter, c'est pas mal aussi. "
C'est même plus que pas mal !
913080 Publié le 13/04/2006 à 18:32 supprimer cette contribution
Une p'tite dernière, pour la route?
913080 Publié le 13/04/2006 à 18:37 supprimer cette contribution
PAUL et GERTRUDE





Un, deux, trois… cinq et demi-tour, un deux, trois… et demi tour ; environ huit cents aller-retours et deux heures de marche dans cette cellule grise qui ne pense pourtant à rien.

Ironie quand tu nous tiens ; tu sauves Paul de sa folie rampante, lui le reclus, le rebus de la sôôciété, condamné à huit ans ferme.

Pas à la simple prison, non : à la réclusion criminelle, ce n’est pas du tout la même chose ; il est seul, ce qui ne le gêne pas vraiment ; la solitude n’est rien, elle lui est une compagne facile.

Les seuls contacts de Paul sont rythmés, métronomisés impitoyablement par la tarentule administrative qui en a la « charge ». Petit déj, douche, promenade (trente minutes, sauf dimanches et jours fériés), bouffe, etc…

Petit à petit, il a développé la conviction que ce sont les mêmes secondes, les mêmes minutes, les mêmes heures qui servent et resservent chaque jour, chaque journée étant elle-même remise en service tous les matins.

Il se dit bien que dehors beaucoup de gens fonctionnent ainsi.

La solitude, ça va : Paul peut peupler. Ce qui est dur, c’est l’isolement…Qui devient horrible quand Photo est de service.

La majorité des gardiens est plutôt sympathique, bonhomme et apathique…

Mais Photo, lui ! dans le genre comique à deux balles, grasseyant et fier de lui :
« J’me présente : Minolta, mais tu peux m’appeler Photo ; Minolta, photo, parce que j’suis maton… photo maton, quoi !! ». N’est pas véritablement méchant, mais lourd, lourd…

Déjà trois ans que Paul se farcit ce débile, qui constamment lui sert la même soupe, assaisonnée de la même vanne.

Pourtant aujourd’hui Paul est heureux ; il y a des cui cui dans les oreilles, du vent dans les poumons et des fourmis dans les jambes.

Il y a grève du personnel ce qui bouleverse un tantinet le ronron quotidien : pas de cantine, donc sandwiches, pas de promenade et pas de Minolta.




Fameux, le sandwich : bœuf froid, moutarde, salade ; depuis bientôt trois ans qu’il pourrit ici, c’est la première fois que Paul peut savourer, assis sur son lit, les yeux à demi clos, sans ce parfum métallique qui enveloppe tout ce que la cantine sert.

Bercé par ses souvenirs de promenade dans les prés, avec Virginie, à qui il avait dû expliquer que la différence entre une vache et un taureau ne tenait pas strictement à la taille des cornes.


« Ecoute bien, Virginie : la vache a deux sous-produits : le lait et la bouse. Le lait, on en fait du beurre et du fromage, ça ne nous intéresse pas. Reste la bouse ; de deux choses l’une : soit elle tombe sur le pré, soit elle tombe sur le chemin. Sur le pré, elle se décompose, ça ne nous intéresse pas. Si elle tombe sur le chemin, de deux choses l’une : soit on marche dedans, soit on ne marche pas dedans. Si on ne marche pas dedans, on passe son chemin, ça ne nous intéresse pas. Si on marche dedans, de deux choses l’une : soit on s’en aperçoit, soit on ne s’en aperçoit pas.
Et si on s’en aperçoit, alors là, Virginie, on se dit : « la vache a deux sous-produits, le lait, la bouse… »



Paul sort de ses rêves absurdes, attiré par un petit mouvement, à l’angle du mur .

Il y a une miette de son sandwich qui bouge, par terre. Il s’approche doucement et dans la pénombre distingue une fourmi qui remorque le débris.

Une fourmi… Paul est troublé ; au cœur de la mécanique confortable dans laquelle il s’était résigné à n’être qu’un rouage soumis, voici qu’il n’est plus tout seul.

Timidement, il propose un doigt délicat comme barrage, et la petite fourmi grimpe sur sa main, abandonnant au sol l’énorme miette.

Le temps s’est alors arrêté, et la même seconde a servi longtemps, longtemps…

Paul, la bouche entrouverte bavant un bout de salade, fait jouer sa main tel un marionnettiste pour accompagner les courses affolées de la bestiole. Ce n’est pas une grosse fourmi méchante, rapide ou urticante ; juste une petite fourmi de lézarde, de cuisine. Une fourmi en prison, puisqu’elle est toute seule…
Enfin, il la repose à terre gentiment, pour l’observer interminablement charrier sa pitance vers une fente minuscule de la base du mur.

Le lendemain, la grève terminée, Minolta est revenu, avec sa bouffe avariée, sa blague idiote et son pain rassis. Paul n’a pas mis tout le sucre du sachet dans son yaourt.

Il a déposé avec soin quelques grains de sucre près de la fente. Et il a attendu, et elle est venue…

Après quelques jours de ce manège, devant la régularité des visites de sa fourmi, touché par sa facilité à grimper sur ses doigts, passionné par l’observation de l’insecte, Paul décida d’appeler sa fourmi Gertrude…





Quelque mois plus tard, il appelait :
« Gertrude ? »
… et celle-ci accourait, docile et curieuse. Et le temps est devenu élastique…
Amitié improbable entre une brute et une fourmi : tout l’esprit de Paul est occupé par Gertrude ; lui, le violeur abruti se transforme peu à peu en ami attentionné, prévenant. Il la nourrit, lui apprend des tours .

Au bout de dix-huit mois, Minolta écœuré et muté est parti faire profiter d’autres chanceux de la finesse de ses plaisanteries.

A chaque repas, Paul est fier de montrer sa Gertrude, qui devient l’attraction des gardiens ; son tour le plus remarqué est celui qui consiste à entrer dans l’oreille de son maître pour ressortir quelques minutes après par le nez ! Beaucoup de matons étaient certains que Paul avait deux fourmis…

Il lui racontait également des histoires, comme il faisait avec Virginie.

Des histoires de cigales, ou des histoires de poux :

« Chez les Papous, il y a les Papous papas et les Papous pas papas; il y a aussi les Papous à poux et les Papous pas à poux . Donc, il y a des Papous papas à poux, des Papous papas pas à poux, des Papous pas papas à poux, des Papous pas papas pas à poux. Mais chez les poux, il y a des poux papas et des poux pas papas… »

Et Gertrude semblait écouter, immobile sur le dos de la main, ou, les jours de chaleur, sortant juste ses minuscules antennes du nombril de Paul.

Trois étés plus tard, le sauvage est devenu mouton, exemplaire et apprécié de tous, détenu modèle qui, profitant de remises de peine se trouve aujourd’hui à la veille de sa libération conditionnelle.

Il n’a pas peur et personne ne s’inquiète à son sujet : il n’est pas seul…


Paul serre Gertrude sur son cœur, dans une petite boîte d’allumettes cachée au fond de sa poche de poitrine.

Il a eu un peu de mal à l’y faire entrer.
« Allez viens, ma cocotte, tu verras comme on sera bien,
je te montrerai la ville,
la campagne ;
je te permettrai des fonds de placards,
des évacuations de baignoires,
des arrières de frigos
et même des coins à poubelles ;
on ira voir la mer,
et même des pique-niqueurs…
Non, sors de ma narine ! N’aie pas peur. Calme toi, là… ma belle, là… »

Levée d’écrou à onze heures ; le temps reprend sa marche brutalement. Quelques encouragements de circonstance, muni du pécule et de la valise cartonnée réglementaires, Paul se réveille dans la rue, ahuri. Le temps est doux, calme, début d’automne.

Les cinq premiers pas sont faciles, mais Paul a eu un mal fou à ne pas faire demi-tour. Un, deux, trois… cinq et …six ou plus, oui, dans la même direction ! La liberté !

Machinal, instinctif, il s’attable à la terrasse de l’inévitable bistrot d’en face, et commande un petit blanc sec…

Le sang de Paul se glace lorsque le garçon, qui n’était pas le même que celui auquel il avait passé commande, lui apporte son verre : celui-là, c’est Minolta tout craché !
« Voilà pour monsieur : un p’tit blanc sec ; toujours meilleur qu’un grand nègre mouillé ! »

Et le même humour, en plus… décidément.

Paul se relâche, tranquille, grâce à deux gorgées (du velours) et au passage d’une brunette fraîche comme une sauterelle de rosée, celles qui sont encore engourdies et que l’on peut attraper si facilement. Relents de vieux démons …

Un infime grattouillis le ramène soudain des rivages insalubres où s’égarait sa mémoire. Gertrude !

Il prélève délicatement du petit doigt une goutte de vin qu’il étale en virgule élégante sur le marbre de la table : faut pas qu’elle se noie.
Il ouvre doucement la boîte d’allumettes, si près du liquide que la fourmi s’y plonge aussitôt avec une jouissance évidente.

Et Paul contemple, le menton entre les mains, serein, ému, étouffant de bonheur.

Le garçon passant près de lui, il lui fait signe :

« Dites, vous avez vu ?… »

Le loufiat s’approche, examine, l’œil blasé, et d’un pouce négligent écrase Gertrude.

Puis, essuyant rapidement la table :

« Ca, monsieur ? s’cusez moi… c’est juste une fourmi ! »














908884 Publié le 13/04/2006 à 19:12 supprimer cette contribution
Citation:
J'en ai huit autres en chantier

1507456 Publié le 14/04/2006 à 00:31 supprimer cette contribution
Encore !
-démi°°°° - 731109lui écrire blog Publié le 14/04/2006 à 10:44 supprimer cette contribution
versifier c'est bien... raconter c'est pas mal...
je dirais même plus...
je devrais sans doute me méfier...
faut choquer personne...
allez donc... c'est sans arrière pensée... vrai de vrai...
j'aime bien... j'apprècie lire tes écrits... toujours fidèle à toi-même...
discrètement...parfois secrètement je passe...
et quand je prends le temps comme aujourd'hui...
je ne peux me retenir de te dire...merci pour ce plaisir partagé...
au plaisir de lire les autres annoncés ...
913080 Publié le 14/04/2006 à 18:34 supprimer cette contribution
Z'êtes tous bien gentil(le)s et je vous en remercie, vraiment...

mais y aurait point quelqu'un ou quelqu'une pour se "lancer" et nous mettre un "racontage" nouveau??

allez... un petit effort...
1507456 Publié le 14/04/2006 à 21:09 supprimer cette contribution
j'adore l'histoire de Gertrude, elle est drôle et cruelle, avec la petite pointe de tristesse qu'il faut...
913080 Publié le 15/04/2006 à 06:19 supprimer cette contribution
fais pas ta timide, Xi,

envoie!

mes historiettes sont pleines de défauts

que m'en branle'je, commme me dirait mon cher Montaigne?
1010567 Publié le 15/04/2006 à 07:48 supprimer cette contribution

Si captivé que j'ai laissé refroidir mon thé.
Vivement la suite
merci
913080 Publié le 15/04/2006 à 10:23 supprimer cette contribution
Citation:
pas encore la chute

mouââ, je pense que c'est pas obligatoirement primordial (voir petite fleur...)

mais piske t'en cause, à propos de chute...
913080 Publié le 15/04/2006 à 10:24 supprimer cette contribution









QUINZE MILLE PLANCHES


















C’ est un jour méchant, un jour sale, de ces journées qui semblent effrayer le soleil et devoir rester nocturnes...

Dans ce coin du cimetière, une maigre assistance se tasse au mieux: quelques vieilles, noires et courbes, cinq ou six marins, casquette de rigueur, mains dans les poches et col remonté. Le vent du nord de novembre, en Méditerranée, ça te glace son bonhomme aussi sûrement qu'un blizzard polaire. Tout ce petit monde a plus la goutte au nez qu’aux yeux.
Devant, tête de proue de ce triste navire, Raoul contemple le cercueil de sa Louise et rumine l'amertume de ce jour macabre. C'est un homme âgé, grand, sec, encore vigoureux, avec un beau visage latin éclairé d'un regard bleu transparent, et qui a reçu de la vie sa ration de rides embrouillées.
Monsieur le Curé procède, toujours digne, mais plutôt pressé car parfois à la limite de l'envol, les voiles de sa chasuble gonflées par les rafales.
Quand tout est dit, chanté et pleuré comme il se doit, après quelques murmures gercés et des poignées de mains glacées, Raoul reste un moment à examiner le port, au bas de la colline. Les jetées sont allongées, et la mer repoussée vers le large par le vent.
Les bruits de truelle du Père Féraud, cantonnier, garde, et fossoyeur municipal, le sortent brusquement de sa rêverie; il lui grommelle ses dernières instructions, qu'il confirme d'un gros billet.


* * *

Devant chez lui, Raoul est attendu par Jean Buynes qui tire sur sa pipe en battant de la semelle.
— 'soir, bredouille celui-ci avec un pauvre sourire; tu sais, je suis désolé, je rentre juste de la sardine et l'ai pas su, enfin... j'ai pas pu... qué misère!
— Je t'en prie, monsieur le maire, entre un moment, propose Raoul sans répondre aux condoléances maladroites que l'autre continue d'emmêler dans sa barbe. Il ne l'aime pas vraiment, le trouvant trop rond, trop gras, suffisant, loup de mer de carte postale et trop maire de "notre bonne ville de S...".
Sans un mot les deux hommes s'attablent dans la cuisine silencieuse, pleine d'absence. Un premier pastis est englouti presque à sec, pour réchauffer la tripe; le suivant décide Jean à rompre le silence.
— Qué misère, répète-t' il. Tu l'as soignée deux ans comme un saint! Mais aujourd'hui, vaï, elle est plus heureuse que nous tous! Allez Raoul, faut te reprendre, c'est jamais bon de tournailler tout seul dans son malheur. Maintenant que ta Louise est... enfin... tu vas être plus libre et tu vas pas rester sans rien faire de ta peau, allons! Peut-être, tu pourrais...
— Pas question! l'interrompt Raoul. Je n'ai pas travaillé depuis qu'elle était couchée et tu sais bien que ça fait trop longtemps que je n'ai pas roulé une bille. Et puis, pourquoi faire? Le métier est perdu, il n'y a plus personne sur la place.
— Mais justement, mon vieux, justement: tu es le dernier; pas un des derniers mais le dernier et tu le sais parfaitement. Allez, zou! fais un effort, notre bonne ville a besoin de toi. Réfléchis: ça te fera du bien et ça fera plaisir à tout le monde; pense à nos deux dernières fêtes.
— Il y avait moins de touristes?
Buynes préfère plonger le nez dans son verre et sirote. Le silence s'alourdit, les regards se fuient, les verres se vident à petites lampées songeuses...
Soudain clairvoyant, Raoul réalise qu'il n'aura pas la paix: le conseil municipal a tant attendu, et même un peu espéré la fin de sa Louise que le maire vient le relancer à la sortie du cimetière, sans la moindre décence. Il considère son verre, le fait rouler dans ses grandes mains, laissant l'autre mijoter. Enfin, il se lève et le gros élu suit le mouvement, croyant être simplement éconduit.
— Une supposition, juste une supposition comme ça, hein, que je m'y remettes? Tu me donnes le hangar de la Rue Haute?
Le double menton approuve, l'oeil suppliant.
— Et aussi la grande jetée du Port Saint-Louis?
Pour toute réponse, Jean lui secoue l'épaule et lui serre une main souriante.




* * *



Suffit pour aujourd'hui, décide Raoul. Il abandonne la scie à moitié planche, jette sur l'établi le reste de crayon qu'il avait à l'oreille et sort du hangar en fermant bruyamment trois verrous cadenassés. Accueilli par une douce tiédeur printanière, il renifle l'odeur iodée qui forcit à mesure que la saison avance et que le vent marin coule sur la colline.
Pour rentrer, il fait le tour par la corniche. Ce soir il a envie de surplomb, de triomphe, envie de partager sa fierté avec sa Louise, toujours présente. La séance de la veille, en conseil municipal, avait été plutôt rude.
— Quinze mille planches de cent-vingt!! s'était étranglé l'adjoint technique, mais c'est pas Dieu possible! Il est fou! Ca nous fait tripler le budget de la fête!
— Et soixante mille clous de quatre-vingts, avait tranquillement rappelé Raoul; on m'a promis aussi la jetée du Port Saint-Louis, cinq cents barrières, et c'est à prendre ou à laisser...
Le débat fut houleux; les uns estimaient la dépense démesurée, les autres, du côté desquels se rangeait le maire, se souvenaient de l'échec de la dernière fête: le port vide, les majorettes poussives s'escrimant des gambettes et du bâton sans attirer le rire d'un enfant ni le moindre regard oblique des vieux, indifférents. Jusqu'au coup de mer qui arrosa la bamboche du soir. Tout y était, c'est à dire que tout manquait: Raoul, et sa bille.
— Sois au moins prêt pour Sainte Claire, le onze août, avait conclu le maire.
Sûr qu'il serait prêt; mais il refusa avec mépris de dévoiler ce qu'il préparait, affirmant en toute simplicité que ce serait un chef-d’œuvre, une inédite et prodigieuse conclusion à sa carrière.
— Surtout, sois prêt, répéta Jean, avec une menace dans l'index.





* * *




Raoul se rase ce matin avec plus d'application que d'habitude. Le fenestrou de la cuisine éclabousse sa joue gauche d'un jour déjà blanc malgré l'heure matinale. D'une rotation très étudiée, quoique routinière, il attaque l'autre joue sous un même angle favorable.
Il écoute le bourg frissonner des mille bruits joyeux de ce matin de fête, dominés par les cloches annonçant la première messe, la messe des pêcheurs. Rien ne presse. Il faut le temps que Monseigneur bénisse, à bras raccourcis, la mer, le port, le phare, les bateaux, les filets et la jetée Saint Louis; le temps qu'en bas toutes les délégations se rassemblent, et montent le chercher: il peut se raser tranquillement et finir de s'habiller.
Tout en brossant son vieux costume — que sa Louise aurait repassé — il songe à sa soirée de la veille. Jusqu'à une heure tardive, il allait dans les rues, sa caisse à outils à l'épaule, faisant mine de ne pas remarquer les sourires entendus des badauds de terrasse. Il avait passé une partie de la nuit dans les ruelles et sur les places, retouchant au papier de verre le creux de cales de bois ou vérifiant au niveau à bulle l'inclinaison d'énigmatiques petits toboggans. Il s'était longuement arrêté devant la Mairie pour modifier d'un savant coup de varlope la pente d'un petit tremplin, lequel s'appuyait sur la margelle de la fontaine. Terminant sa vadrouille sur la jetée, il avait soigneusement examiné l’échafaudage qui maintenant la prolongeait, comme une potence inutile au-dessus de la mer.
Il était remonté trop tard pour rencontrer quiconque...




* * *



Le son clinquant de l' Harmonie Municipale ( qui n'a d' harmonique que le nom ) fait sursauter Raoul. Perdu une fois encore dans ses calculs, perdu sans sa Louise, il s'est habillé machinalement et a oublié ses chaussures. Ses pieds ne s'en plaignant pas, c'est en costume, cravate et pantoufles qu'il se plante devant sa porte, grand, raide.
Ils sont tous là. Précédé de la fanfare et des majorettes, le maire, soufflant et déjà tout humide, remplit son écharpe tricolore et marche en tête du conseil. Viennent ensuite les délégations: les pêcheurs, les ostréiculteurs et mytiliculteurs de l'étang, les apiculteurs mielleux de l'arrière-pays, et même le gardien du phare, plus saoul que jamais. Chacun, respectueusement, salue Monsieur Raoul, le dernier des gloupiliculteurs de cette bonne ville de S...
Enfin, tout ce beau monde grimpe vers le hangar de la Rue Haute. Les spectateurs sont rares, le gros de la foule étant resté sur le port, contenu par les barrières qui libèrent l'accès à la jetée Saint Louis.
Devant le hangar, l'Harmonie achève son dernier massacre; une fillette récite à Raoul un compliment et lui tend un bouquet avant de rejoindre le regard mouillé de sa tremblotante mamie.
Jean Buynes se tourne alors vers sa suite, imposant le silence.
— Mes amis, chers concitoyens, c'est avec le plus grand plaisir, mais aussi une pointe de nostalgie, que j'ai pour la dernière fois l'honneur de donner le signal à notre cher Raoul, qui a travaillé pour nous cette année encore. Je ne sais pas, et nul ne sait ce qu'il nous a longuement préparé mais je crois pouvoir, au nom de tous, l'assurer de notre plus grande admiration, qui n'a d'égale que notre gratitude devant la réussite déjà acquise de cette belle journée.
Les applaudissements fusent, plus satisfaits de la brièveté du discours que de son banal contenu. D'un geste, le maire invite Raoul qui s'approche de la grande porte, un trousseau de clefs à la main...



* * *



L'ouverture du hangar se fait dans un silence religieux, curieux, qui devient un mutisme stupide lorsque apparaît, occupant tout l'espace béant de l’immense porte, un haut panneau de bois qui monte du sol au plafond.
Muni d'une longue perche à crochet, Raoul fait jouer un loquet supérieur et retient péniblement le grand panneau de bois, le rabattant vers l'avant. Un murmure court sur l'assemblée: on comprend qu'il s'agit en fait d'une caisse car une deuxième caisse, presque aussi grande, s'imbrique exactement dans la première! Raoul répète sa manœuvre et abaisse le second panneau, qui vient se poser sur le précédent.
Jouissant de la surprise grandissante des spectateurs, il ouvre ainsi une succession de caisses qui, à la manière de poupées gigognes, contiennent exactement la suivante. Les panneaux rabattus forment peu à peu une sorte d'escalier en pente douce. Grimpant cet escalier, Raoul abandonne sa perche, car les loquets lui deviennent accessibles.
Les commentaires vont bon train; on se pousse du coude, on se souffle à l'oreille, on s'interroge, on suppute... Enfin Raoul, maintenant couché sur les marches, suspend l'ouverture de ce que tout le monde suppose être le dernier coffret, juste une boîte. Il se retourne vers Jean, dans l'attente d'un signe.



* * *



Lorsque le maire a jugé l'effet suffisant, il libère Raoul du menton; celui-ci ouvre alors lentement le dernier battant et une bille d'acier apparaît, grosse comme une demi boule de pétanque.
D'une pichenette il lui donne juste l'élan nécessaire pour qu'elle s'anime en douceur, roulant vers le bord du coffret. La bille saute le premier degré, rebondit sur les suivants, prenant peu à peu de la vitesse. Quand elle sort du hangar, Jean recule aussi vivement que son embonpoint le lui permet, bras écartés, repoussant sa suite agglutinée de curiosité.
La bille ayant franchi le dernier degré avec une certaine vitesse, la pente de la rue lui fait tout naturellement prendre un élégant virage qui la conduit de plus en plus vite vers le premier carrefour, quelques dizaines de mètres plus bas. Tous lui courent derrière, à l'exception du maire, qui ne peut pas, et de Raoul, qui sait: il a le temps.
En effet, quand elle arrive à toute allure au carrefour, accompagnée des cris admiratifs des premiers badauds, une grande cale arrondie la recueille en souplesse dans sa gouttière et l'oblige à remonter, ce qui permet à sa suite officielle de la rejoindre.
Une autre cale, plus ouverte, la conduit sur la droite, lui faisant ainsi décrire un cercle du meilleur effet et elle se dirige vers la rue dite "de la Mairie" — parce qu'on se chamaille depuis des siècles pour lui trouver un nom. La pente est plus douce et l'on suit tranquille, poussant du regard cette bille vivante. Devant l'Hôtel de Ville, étroitement surveillée par deux cales formant entonnoir, elle s'engage sur le petit tremplin et saute gracieusement la fontaine sous des applaudissements approbateurs, avant de poursuivre sa course vers le premier platane de l'allée...
Ainsi, guidée de cale en cale, tantôt lentement, parfois à vive allure, mais toujours avec une précision magique, la bille roule vers le port en suivant un trajet complexe agrémenté de remontées, cercles, spirales ou loopings, au gré des éléments qui jalonnent sa route.
Raoul suit à son rythme, paisible et rayonnant au milieu d'une foule de plus en plus dense; il est photographié par les touristes, montré du doigt par les enfants et encouragé par les appréciations de sa suite.
Une ovation fantastique salue l'entrée de la bille sur le port. Mais quand elle s'engouffre sur la jetée, au plus fort de sa vitesse, le miracle se produit: dans la seconde suffisante pour que l'objet parcoure la jetée et se présente devant la construction qui la prolonge, la foule s'assagit, se tétanise...
Le silence est impressionnant, palpable, un formidable silence qui effraie les mouettes, écrase la colline, dompte la mer.
Aucune respiration ne vient troubler la montée sur l'échafaudage de l'engin qui, mourant, s'avance sur une dernière planche horizontale, au-dessus de l'eau... La bille, achevant sa course au bord de la planche, semble hésiter et s'arrêter.
Poussée enfin par mille volontés suppliantes, elle vacille puis tombe, tombe...



... GLOUP !



Ce fut vraiment un très beau gloup, bien rond et bien sonore; on aurait pu dire, comme pour la musique de Mozart, que le silence qui suivit le gloup était encore du gloup... Le plus beau gloup jamais inventé par le meilleur des gloupiliculteurs de cette bonne ville de S...


* * *


C'est une soirée généreuse, claire et calme, de ces soirées qui semblent retenir le soleil et devoir rester lumineuses...
Monsieur Raoul promène sa longue silhouette sur le port en dégustant la douceur de ce soir d'automne. Dans son ombre immense, sa Louise l'accompagne.
Il remarque un gosse au regard délavé assis sur le quai jambes pendantes et qui de temps à autre jette un caillou dans l'eau noire. Il s'approche doucement.
— Bonsoir, petit.
— 'soir, m'sieur.
— Fais voir un peu tes cailloux, pitchoun?
Le gamin hésite, perplexe, coulant l'eau bleue de ses yeux sur ce grand bonhomme, ce grand vieux sec et perclus qui ne semble plus le voir. Il montre finalement une paume crasseuse.
Il reste quatre pierres, à l'évidence soigneusement choisies: elles sont toutes presque parfaitement rondes...



* * * * *














1151591 Publié le 15/04/2006 à 10:30 supprimer cette contribution
Citation:
QUINZE MILLE PLANCHES


Appolinaire en avait 4000 de moins. Mais ce n'était peut-être pas des planches après tout... en tout cas c'était un histoire de bâtons ou de trucs rigides ou quelque chose d'approchant.

Ta prose est un régal Carlow et c'est un tel plaisir que de te lire.
913080 Publié le 15/04/2006 à 10:52 supprimer cette contribution
Merci sol pour l'invitation à la balade dans les "vergers" de Guillaume
913080 Publié le 19/04/2006 à 17:31 supprimer cette contribution
Citation:
mais y aurait point quelqu'un ou quelqu'une pour se "lancer" et nous mettre un "racontage" nouveau??


chuis relou, je sais, mais j'insiste!!
634723 Publié le 19/04/2006 à 18:03 supprimer cette contribution
oh lala! et dire que tu ne fréquentais plus affection !!!
et bien retour des anciens (si on peut dire)et quel plaisir de relire ce qui m'a amenée à rester dans ces forums aussi longtemps, merveilleux talent de Carlow!!!!

j'ai bien une nouveauté mais..... c'est terriblement osé, alors je vais mettre ça indépendamment de ton fil, on ne sait jamais....

d'ailleurs ceux qui me connaissent vont être surpris !!!
mais après tout, nous avons bien des facettes dans notre personnalité et dans notre personnalité écrivaine encore plus !!!

en tout cas, merci Carlow de ces "redites" !!!



-démi°°°° - 731109lui écrire blog Publié le 20/04/2006 à 10:46 supprimer cette contribution
oui... vrai de vrai... j'ai lu...
tu as dit osé??
scream 2 à côté... c'est de la gnognotte...
quel(s) plaisir(s) de vous lire...!!!!!!!!!
634723 Publié le 20/04/2006 à 23:08 supprimer cette contribution
et bien à moi aussi il me vient un gout de revenez y

dis carlow, t'en souviens tu de celui là




...................... J'aime les liens qui nous unissent les uns aux autres, j'aime les noeuds d'amour, noeuds de tendresse, parfois noeuds de regrets ou de tristesse.
Qu'il est bon de se sentir lié, relié...immense toile qui se forme doucement, jamais finie, mouvante, toile qui bouge.
Ce que j'aime dans ces liens là, c'est qu'ils n'ont rien de définitif, liens de liberté.
C'est drôle de dire ça .... liens de liberté.
Rien à voir avec un lien qui se distend, un lien triste et finissant, un lien où se cotoient noeuds de souvenirs et noeuds de regrets.
Non, il s'agit plutot d'un lien rutilant et joyeux, d'un lien transparent, impalpable, lumineux, fait de noeuds de joie, de sourires, d'étoiles, de silences intenses et partagés.
Quand j'en parle mes yeux sourient, je les aime tant ces liens là... Liée si fort à mes amours...
Les hommes que j'ai aimés, que j'aime encore et, merveille, ceux que je vais aimer.
Les femmes, amies, rivales, inconnues que j'ai caressées du regard et du coeur, fous rires et confidences, complicité et différences, parfois presque mes soeurs.
Les enfants, les miens bien sur dont je ne finis jamais de m'émerveiller, qui m'étonnent et m'intéressent à l'infini... mais aussi les autres, ceux que je ne connais pas et dont je partage le goût de rire, de découvrir et d'apprendre.
Et la vie, cette vie ... d'ailleurs pourquoi se limiter à cette vie... toutes les vies, celles qu'on a vécues, celles qu'on aurait pû avoir, celles qu'on n'aura jamais et c'est tant pis, et quelquefois tant mieux, et celles qu'on rêve d'avoir.
Celles pour lesquelles il ne manquera presque rien, que l'on frôlera de si près... Celles qu'on loupera sans même les avoir aperçues... et celles que notre maladresse nous fera manquer pour de bon... Celles qu'on réussira ! au moins une pour chacun, et c'est déjà tellement...
Les vies des autres que l'on regarde, le meilleur spectacle jamais donné.
Lien avec la vie, lien avec la mort. Parfois, un lien meurt, il est mal en point et, petit à petit, s'étiole et finit par casser.
Nous avons tous connu de ces liens rompus, il reste parfois de terribles cicatrices où de nouveaux liens ont du mal à s'implanter. Aucun lien n'est insensible, aucune rupture ne l'est non plus.
Noeuds de larmes, de souffrance qui jalonnent des liens mourants.
Chaque lien a un début, chacun a aussi une fin, j'aime les mettre bout à bout, n'en oublier aucun ,même le plus infime, construire un lien fort avec tous ces liens si ténus, si faibles, si fragiles, presques imaginaires.
Même l'assemblage est un plaisir, j'adore ce moment où je reprend, point par point, addition toujours renouvelée.
C'est un drôle d'amalgame, il faut de la bonne volonté pour que ça donne quelque chose, les soustractions et les divisions s'en mêlent, rien d'évident à vrai dire. Mais, quoi que je fasse, il en reste toujours quelque chose...
satisfaisants ou pas, les liens sont là, ils nous unissent à l'essentiel :
nous même. ...............................
913080 Publié le 21/04/2006 à 02:17 supprimer cette contribution
Chuis tellement d'accord...

mais, depuis peu, je vais faire en sorte que mon bide ne s'épanche pas trop au-dessus de mon jean's...

me demande...

louli toute seule, c'est un amour

mais elle a des rêves fréquentés par des mecs zarbis
913080 Publié le 21/04/2006 à 02:21 supprimer cette contribution
Citation:
et bien retour des anciens


comme ça... juste pour garder un oeil.
-démi°°°° - 731109lui écrire blog Publié le 21/04/2006 à 08:33 supprimer cette contribution
Citation:
C'est un drôle d'amalgame, il faut de la bonne volonté pour que ça donne quelque chose,...
.../
Mais, quoi que je fasse, il en reste toujours quelque chose...




il en reste toujours quelque chose
634723 Publié le 21/04/2006 à 12:32 supprimer cette contribution
quel plaisir de revenir jeter des coups d'oeil ici.... ça rappelle le bon vieux temps!
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