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Retour à la plaine

Impression :

(Détail)

C’est un soir de 24 décembre à peu près comme les autres qui se prépare dans une demeure isolée entre Donji Miholjac et Osijek, deux villes du Nord de la Slavonie. La neige tombe en abondance depuis plusieurs jours, le thermomètre navigue aux alentours de -10°C. Un temps tout à fait normal en cette période. Et bien que la Drave continue à couler à une centaine de mètres de la maison, des plaques de glace se sont formées sur les rives.

Dans la maison, Jure veille sur le feu de cheminée et ne va justement pas tarder à ramener quelques bûches entassées à l’extérieur. Marija surveille la cuisson des poivrons farcis au fromage de brebis, qu’elle mêlera plus tard à de la pasticada, un plat typique de Noël.

Dans sa chambre, Gordan a fini de préparer son costume pour le festival Sveti Stjepan (Saint Etienne) d’Osijek, qui se déroulera dimanche avec le groupe de musiciens de Narodna, cette musique typique du pays. Il s’apprête à rencontrer le célèbre Miroslav Skoro, légende de la chanson Narodne et digne représentant de la région.

Il accorde minutieusement sa tamburica, un instrument proche d’une mandoline qui produit le son typique de sa contrée. Tout doit être parfait. Il en a passé, des heures et des heures à répéter pour ce concert qui doit accueillir une foule de 4000 personnes. Et se présenter pour la première fois sur scène à 16 ans lui donne la chair de poule, mais l’excite en même temps.

Les fêtes de Noël vont se passer de manière tranquille pour les trois membres de la famille Martic. Réveillon en comité restreint avant la messe de minuit, et Noël avec une famille plus élargie, chez la mère de Marija à Dakovo, à 30 kilomètres d’ici. Jure est revenu de l’extérieur avec quelques bûches et en a remis deux dans la cheminée. Le sapin scintille dans un coin du salon, quelques cadeaux et des chaussures sont posés au pied de l’arbre. Le dîner va être servi et comme tous les 24 décembre, Marija prépare la table pour quatre personnes.

Les mets posés sur la table, ils s’asseyent autour, et se recueillent.

Le reste du dîner se passe calmement. Le café à la turque après le dessert, avant de s’apprêter à se rendre à pied à l’église Sveti Nikole de Petnjevci, le plus proche village, pour la messe de minuit. Quand on sonne à la porte.

Gordan ouvre.

- «Bonsoir! Désolé de vous déranger, mais on est tombé en panne sur la nationale et il nous faudrait un coup de main pour réparer afin de joindre notre hôtel à Osijek.»
- «Mon Dieu, Miroslav Skoro!» S’exclame Marija « Mais entrez ! Et venez vous réchauffer ! Jure, va voir la voiture avec le chauffeur ! »
- «Volontiers!» Reprit Miroslav.

Gordan ne tarde pas à lui faire part qu’il va jouer avec lui dimanche, et que c’était sa « première ». Miroslav lui répond que c’était un grand honneur. Ils continuent à papoter musique et concerts pendant une trentaine de minutes. Marija écoute et participe à la discussion.

Jure apparait un peu plus tard avec le chauffeur :
- «Désolé Miroslav, je ne peux pas dépanner la voiture ce soir ! On est obligé de la laisser là-bas, et attendre demain pour voir si on peut faire quelque chose. De plus, le chemin menant à la nationale est verglacé et impraticable. Impossible de sortir la voiture familiale pour vous conduire jusqu’à Osijek !»

Il leur propose de rester ici cette nuit, et n’iront pas à la messe, qui a commencé depuis vingt bonnes minutes.

Marija leur propose de manger de la pasticada et du poivron farci qui restait, ce qu’ils acceptent volontiers. Deux couverts supplémentaires sont mis sur la table.

Une fois les invités rassasiés, Jure et le chauffeur retournent vers la voiture, rapportent les bagages. Gordan fait installer les visiteurs dans la chambre d’amis, avant que tout ce monde revienne au salon.

La distribution des cadeaux commencent. A Gordan une montre, à Jure une magnifique cravate de soie, et à Marija une belle chaînette en or. On offre aux invités des chocolats et des biscuits au pain d’épices avec des motifs au sucre glace.
Miroslav propose à Gordan d’aller chercher sa tamburica afin de chanter avec cet instrument. Effet de surprise qui, décidément, tranche complètement avec les Noëls précédents. Les airs les plus connus de Slavonie sont repris en chœur.
Les chansons sont coupées par quelque dégustation de Slivovica, une eau-de-vie à base de prunes.

S’en suit aussi des discussions diverses jusqu’à une heure très avancée dans cette nuit de Noël qui se distingue de ceux des années passées.

Puis, un peu éméché par l’alcool fort, Miroslav confie brusquement un secret.

«Décembre 1991, un soldat serbe en fuite s’est présenté chez moi en compagnie d’un enfant de 5 ans qu’il avait recueilli à Vukovar. Il me confie l’enfant et nous ordonne de partir le plus loin possible alors qu’il était recherché par ses compatriotes qui opéraient près des fermes d’Ovcara, à 10 kilomètres à l’Est de la ville martyr (je sus plus tard qu’ils avaient massacré malheureusement pas mal de nos confrères). Je fuis immédiatement. Je vécus en Allemagne pendant quelques années. Je ne suis revenu en Slavonie qu’en 1998. Cet enfant, je l’ai élevé comme s’il était mon fils, et au jour de ses 18 ans, je lui raconte la vérité…»

«…Quelques jours après, nous décidons de rechercher ses véritables parents. Ce fut un parcours semé d’embûches qui a duré 5 ans, tant nous avions peu d’éléments permettant cette recherche. Aussi nous sommes retournés à Vukovar nous renseigner auprès des anciens combattants (branitelj). Et par le plus pur des hasards, il se trouve qu’un des branitelj a connu ce soldat serbe. Il a participé à sa capture et savait où il a été incarcéré.»

« C’est avec son aide que nous sommes arrivés à prendre contact avec l’administration pénitentiaire, et que nous ayons pu avoir un rendez-vous avec un des gardiens de cette prison. Malheureusement le gardien nous confia que ce soldat est mort en cellule quelques années plus tard. Par miracle, le gardien a pris connaissance que le prisonnier avait fait part de cette histoire à sa famille. Cette famille, nous l’avons retrouvée à Kraguljevac, en Serbie. Aussi incroyable que cela puisse être, celle-ci avait aussi fait des recherches et a retrouvé l’identité de cet enfant. Après tant de rendez-vous avec l’administration, nous avons eu confirmation de cette identité via le registre d’état civil.»

«Mais, qu’avez-vous, Marija ?»

Des larmes sont apparues sur le visage de la femme. Ovcara, Vukovar, les images sont encore vives. Elle ressent une blessure s’ouvrir à nouveau dans son coeur.

Jure ressent ces mêmes images dans sa tête.
Long silence, avant qu’il prenne la parole et dit à Miroslav :

«Il faut que je vous dise quelque chose», tout en tenant la main de sa femme en larmes. Puis il raconte :

C’était il y a 18 ans…

En octobre 1991, Vukovar vit ses dernières heures de résistance et de siège. Le bombardement le plus meurtrier a détruit à tout jamais leur maison, tôt, le matin, précipitant miraculeusement Marija et Jure à l’extérieur, à peine tirés de leur sommeil. Des Branitelj viennent soudainement à eux et les conduisent de force au bateau le plus proche, sur le Danube, afin de les évacuer.

Un membre de la famille manque :

«Mon fiiiiils ! Igooor !»

Marija ne cesse de hurler et de pleurer. Elle se débat en vain dans les bras de deux Branitelj qui la retiennent. Jure est aussi empêché de revenir dans la maison désormais en ruines :

- «Mon fiiiiils ! Je dois aller là-bas retrouver mon fiiiils!»
Un Branitelj lui répond :
- «Il faut partir, madame, c’est trop dangereux, vous allez mourir!»
- «Bon sang, mais lâchez-nous ! Criait Jure, laissez-nous y aller!»

Une autre bombe explose, et oblige toute la troupe à se précipiter vers un bateau accosté sur le Danube. Une fois arrivés au bateau, un des soldats déclare qu’il part aussitôt chercher l’enfant.

Il disparut vers la demeure. Il ne revint jamais.

Le bateau part, et emporte avec lui les hurlements et les pleurs de Marija.

Le 24 décembre 1992 une lettre leur annonce la disparition officielle d’Igor. Il avait 5 ans. Le corps reste introuvable jusqu’à ce jour. Et une brique noire est désormais posée parmi tant d’autres au mémorial du cimetière de Mirogoj à Zagreb, symbolisant les disparus et les décès au cours de la «domovinskog rat», la guerre d’indépendance.

Et chaque 24 décembre, la lettre est posée sur le couvert supplémentaire lors du repas de réveillon. Un réveillon devenu désormais comme les autres, mis à part la naissance de Gordan en 1993, qui «recomposa» une famille, mais ne remplacera jamais Igor.

Long silence.

C’est au tour de Miroslav d’être figé par cette histoire. Pendant un long moment il se demande qu’est ce qu’il lui a pris de raconter un tel secret, avant de répondre :

«Bon sang, mais vous êtes la famille Martic?»

«Oui!» Répond Jure.

Miroslav réplique doucement :

«En fait, nous ne sommes pas ici par hasard.»

Jure : «…»

«C’est que…voilà! Je suis à votre recherche. Je devais vous rencontrer dimanche, après la fête!»

Ces dernières paroles font comme une étincelle dans la tête de Marija, une réaction impulsive qui lui fait dire tout doucement, à travers quelques larmes qui coulent encore sur le visage «Mon Dieu, dites-moi qu’il est vivant!»

«Il est vivant!» répond Miroslav,

«Et il est ici!»

«Non!» S’écrie Marija!

Le chanteur s’adresse alors au chauffeur :

«Igor, peux-tu leur montrer les papiers?»

«Non!» S’écrie t’elle à nouveau!

Jure reste figé et ne dit mot.

S’en suivent tant d’étreintes et de pleurs…de joie, cette fois-ci.

Finalement, ce Noël n’est vraiment pas comme les autres.


Enregistré le 6 Janvier 2010 à 17:49
par 595300

Oeuvre Originale

Auteur :
Mladen - triple step

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