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La vieillesse et un naufrage...

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domi - 417343lui écrire blog Publié le 28/07/2008 à 18:53 Demander à la modératrice de supprimer ce forum
Bonjour, voici une petite nouvelle de SF comme on en lit rarement de nos jours, la nouvelle est au roman ce que la cerise confite est sur le gâteau, un genre considéré comme désuet de nos jours mais qui m’a toujours plu.

Vite lu, vite digéré mais laissant parfois des belles fulgurances dans nos esprits, un peu comme les documentaires du cinéma de ma jeunesse, prétexte à l’attente du film juste avant le passage de la vendeuse d’esquimaux et de caramels Dupont d’Isigny au papier et sachet qui s’ouvrait sans bruit pour respecter le voisin juste à côté. Rien à voir avec les Pop Corn maculant le sol de leurs déchets dont on s’empiffre de nos jours.

Cette « nouvelle » est de Robert F. Young revu et corrigé Domi


LES ANNÉES

Le vieil homme s'arrêta en arrivant au campus. C'était l'automne. Un vent aigre soufflait de l'ouest.
Il secouait les feuilles mortes qui pendaient en lambeaux aux branches des ormes et des érables de l'université. Il faisait onduler l'herbe sèche et s'engouffrait dans les. buissons dénudés. Bientôt la neige tomberait. Une année s'achèverait et une autre entrerait dans la danse.

Le vieil homme tremblait, mais pas parce qu'il avait froid.

Les bâtiments de l'université qui se profilaient à l'arrière-plan l'effrayaient. Il avait une peur panique des étudiants qui arpentaient l'allée Les jeunes gens aux cheveux longs vêtus à la diable, les jeunes filles en salopette et en jean. Mais il se contraignit à continuer et à concentrer le regard de ses yeux usés par le temps sur le visage des jeunes filles. Le voyage lui avait coûté les économies dé sa vie entière et il était décidé à ne pas repartir les mains vides.

Aucun des étudiants ne semblait lui prêter attention. C'était comme s'il n'existait pas (en un sens, pensa-t-il, tel est le cas).

A maintes reprises, il dut quitter la chaussée pour éviter une collision. Mais il était habitué à pareille indifférence. Les jeunes de chaque génération sont invariablement arrogants et égocentriques. Qu'ils le soient est bien naturel. Le monde est à eux,et ils le savent.

Le vieil homme commença à se rassurer un peu. Les bâtiments de l'université étaient beaucoup moins impressionnants d'aspect que sa mémoire ne les avait peints. Dans le meilleur des cas, la mémoire est un mauvais peintre. Elle charge, elle exagère. Elle ajoute des détails qui n'ont jamais existé, en efface d'autres qui étaient là. Et il y a aussi autre chose qui entre en ligne de compte. La seconde fois, le regard n'est pas le même, parce que la partie de soi-même qui a interprété l'impression initiale est morte à jamais.

Le vieillard savait sa vieillesse un naufrage mais il avait tout tenté pour avant sa fin prochaine la revoir au moins une fois Il dévisageait intensément les jeunes filles qui passaient, cherchant Elizabeth.
C'est uniquement son visage à elle qu'il voulait voir. Il voulait emporter avec lui le rayonnement de sa jeunesse, de ces traits pour que les dernières années de son existence soient moins sinistres pour écarter un peu de lui cette chape de solitude qui l'enveloppait depuis la mort de sa femme. Juste pour quelque temps. Quelque temps suffirait.

Quand il découvrit enfin son visage, il fut bouleversé.
Si jeune, pensa-t-il. Si harmonieusement beau.
Cela le surprit de l'avoir reconnue si promptement. Peut-être la mémoire n'est-elle pas si mauvais peintre qu'il l'avait cru.
Son cœur battit la chamade et sa gorge se serra. Les réactions classiques, mais, dans son cas, multipliées par mille. Sa vision se brouilla. Il eut du mal à voir. Elizabeth ...

Elle marchait à côté d'un jeune homme de haute taille, elle lui parlait en balançant ses livres. Mais le vieil homme ne regarda pas son compagnon. Le moment était trop précieux pour le gâcher. D'autre part, il avait peur de regarder. Les années...

Le couple se rapprochait, riant et bavardant, à l'aise et sûr de lui dans l'oasis de sa jeunesse.

Elizabeth ne portait pas de chapeau, pas de foulard. Ses cheveux d'or roux dansaient dans le vent, déferlaient en ondes évanescentes sur les doux rivages de ses joues encore juvéniles.
Ses lèvres étaient une feuille d'automne qui traversait le ravissant paysage de ses traits. Ses yeux étaient des fragments de ciel d'été. Elle portait un chandail gris vague et un pantalon de toile couvert de taches de peinture. Ses jambes longues et agiles étaient cachées du soleil.
Mais il fut bien servi par sa mémoire.

Il pleurait maintenant. Ouvertement, comme pleure un homme ivre. Elizabeth, Elizabeth, ma bien-aimée!

Elle ne l'avait même pas remarqué avant qu'elle et son compagnon arrivent presque à sa hauteur.
Alors, elle parut sentir le poids de son regard et plongea le sien dans ses yeux.
Elle s'arrêta et son visage blêmit. Son compagnon s'immobilisa près d'elle. Le vieil homme fit halte lui aussi, tétanisé par l'instant magique.

Le rouge monta aux joues d'Elizabeth.
Le dégoût assombrit l'azur de ses yeux.
Ses lèvres pleines se pincèrent.

"Comment osez-vous me regarder de cette façon, espèce de vieux salaud!"

Son compagnon était indigné. Il se planta avec colère devant le vieil homme.
"Je devrais vous flanquer mon poing dans la figure!"

Le vieil homme fut horrifié.

Comment? Mais ils me détestent se dit-il.
Ils me traitent comme un lépreux. Je ne m'attendais pas à ce qu'ils me reconnaissent ... je n'y tenais pas. Mais ceci ... Oh ! mon Dieu, non !

Il voulut parler, mais il ne trouva rien à dire. Il resta là bouche cousue, à contempler le visage inconnu et familier du jeune homme.

« Vieux salaud !» répéta Élisabeth. Elle prit le bras de son compagnon et ils s'éloignèrent tous les deux. Désemparé, le vieillard les regarda partir, sachant qu'il continuerait à vivre mais qu'il serait mort depuis cet instant...

Comment ne me suis-je pas rappelé ? s'étonna-t-il. Comment ai-je pu oublier ce pauvre vieux ?

Il retourna avec des jambes lourdes vers le bosquet à la lisière de la ville universitaire où brûlait le champ temporel, pénétra dans son étreinte scintillante et repartit à travers les années qui l’avaient métamorphosé d'un grand jeune homme en quelque chose d'immonde.
Après avoir remis au gardien la seconde moitié du pot-de-vin convenu et quitté la gare temporelle par la porte de derrière, il se rendit en voiture au cimetière où reposait Élisabeth. Il resta longtemps près de la tombe, dans le vent âpre. Il lut et relut l'inscription sur la dalle de granit:
Née en 1952 - Décédée en 2025. A MON ÉPOUSE BIEN AIMÉE...

Mais le Temps Voleur n'avait pas encore fini. Il lui ouvrit le crâne avec son trépan, pratiqua une entaille profonde dans ses souvenirs et en extirpa les douces nuits d'été, les fleurs endormies et les après-midi brumeux. Il ne laissa que des champs dépouillés et des collines dépourvues d'arbres.

Il lut l'inscription une dernière fois. "Vieille salope! » dit-il.

Traduit par Arlette Rosenblum.
Titre original : The years. (les années)

Parution aux V.S.A. : Galaxy, septembre 1972. Arangé un peu par domi
2290907 Publié le 28/07/2008 à 19:01 supprimer cette contribution
c'est triste
domi - 417343lui écrire blog Publié le 28/07/2008 à 19:08 supprimer cette contribution
Non, c'est juste LA VIE!
2290907 Publié le 28/07/2008 à 19:19 supprimer cette contribution
version négative, je trouve.
1510753 Publié le 28/07/2008 à 19:21 supprimer cette contribution
oui la vie ou une autre façon de s'aimer , car entre la haine et l'amour la frontière est infime.
domi - 417343lui écrire blog Publié le 29/07/2008 à 09:51 supprimer cette contribution
Citation:
car entre la haine et l'amour la frontière est infime.


Cela mérite d'être analysé, si c'est un amour fait de désir charnel, cela est sans nul doute vrai.

Par contre, un amour dénué de désir mais empli de tendresse et d'admiration pour l'autre ne produit que rarement la haine.
La haine comme le désir sont choses passionnelles. En tout cas moi je le pense.

Peut être que tout simplement nous nous trompons sur ce mot: Amour, son association à d'autres désirs, d'autres envies évidentes mais rarement conscientes nous empêche d'en voir l'origine.
D'où, bien des quiproquos, des déceptions et des errances.

Sinon, comment avez vous trouvé ce texte?
Bien sur, c'est pas du Walt Disney, mais je le trouve cependant intéressant.
1510753 Publié le 29/07/2008 à 09:58 supprimer cette contribution
Je l'ai trouvé poignant , d'un style direct bref ne laissant pas indifférent.
696121 Publié le 06/08/2008 à 11:48 supprimer cette contribution
Citation:
La vieillesse et un naufrage...


Paga est-il au courant?
Paganel, antisémantique - 980920lui écrire blog Publié le 06/08/2008 à 12:09 supprimer cette contribution

Pas de danger. En programmation PHP, je prends à l'aise n'importe lequel d'entre vous, sauf sans doute Alexis
687672 Publié le 07/08/2008 à 14:50 supprimer cette contribution
Le quiproquo vient que le mot *amour* n’a rien à voir avec le désir sexuel, mais que beaucoup de personnes pensent aimer alors qu’il ne s’agit que d’une question hormonale à un moment T.
Bravo pour le texte. J’adhère.
domi - 417343lui écrire blog Publié le 09/08/2008 à 15:46 supprimer cette contribution
Citation:
Le quiproquo vient que le mot *amour* n’a rien à voir avec le désir sexuel, mais que beaucoup de personnes pensent aimer alors qu’il ne s’agit que d’une question hormonale à un moment T.

EXACT! Si seulement plus de personne en avaient enfin conscience...
Citation:

Bravo pour le texte. J’adhère.

Citation:
Je l'ai trouvé poignant , d'un style direct bref ne laissant pas indifférent.

Merci! Il m'a plu à moi aussi.
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