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LE VIEUX CHEVAL

Impression :

(Détail)
Il était emmitouflé dans une couverture toute usée. Cette année, l’hiver était rude. Il claquait des jarrets dans son box à moitié gelé et en plus, l’odeur qui y régnait l’indisposait. Il savait que si son fumier n’avait pas été enlevé c’était pour pour le réchauffer. Les couches de fumier superposées apportent de la chaleur mais quand même… ce n’était pas bon pour ses pieds. En vieillissant, il devenait frileux, grincheux et ronchon et de ce fait, personne ne le supportait.

L’orage au loin grondait. Le vieux cheval remua. Ses gestes étaient lents à cause de ses jambes engourdies. Il leva la tête, pointa les oreilles vers l’avant et se mit à humer l’air ambiant. Sa prison avait l’odeur de l’homme…

Péniblement il s’avança. Ses nasaux se dilatèrent. Il coucha les oreilles vers l’arrière. Il passa la tête par la fenêtre ouverte pour regarder à l’extérieur ; il ne vit rien. Il fit demi-tour pour retourner dans son coin mais il sentit l’odeur du nain, du minus poltron… le fils de la maison.

Il avait toujours adoré l’impressionner. C’était plus qu’un plaisir pour lui ; une satisfaction… Il ne bougea plus et attendit que le gamin peureux ouvre sa porte. Alors, il fit un bond en avant dans sa direction, la bouche ouverte… rien que pour le plaisir de l’effrayer. C’était un jeu. Un rituel.

Le gamin le connaissait. Il s’y attendait depuis le temps… mais il recula immédiatement ! Le vieux cheval savait à l’odeur du petit garçon qu’une fois encore, il avait réussi son coup. Le gamin avait le cœur qui battait… et le vieux cheval s’en amusait.

Il était heureux. Il avait tout gagné ! Oh… ce n’était pas son genre ni même dans sa nature de faire du mal aux humains mais… c’était chaque fois la même chose… il adorait faire cette plaisanterie à ce petit garçon. Il aurait voulu recommencer mais il aperçu une ombre derrière l’enfant. Il ne broncha pas.

Le cheval regarda d’un œil méfiant, l’homme qui s’approchait de lui sans égards. Il rassembla toutes ses forces car il s’attendait à goûter de la cravache. Il banda ses muscles… C’est vrai… pourquoi les choses changeraient ?!… L’homme tenait fermement la cravache en main. Le cheval se fit tout petit dans son coin…

L’homme lui passa sans ménagement un licol sur la tête. D’un geste sec et sans un mot, il l’entraîna dehors. En passant près de l’enfant, le cheval remarqua des larmes dans le regard de l’enfant. Profitant de sa lenteur, l’enfant lui caressa doucement le flanc au passage. Il pleurait en silence.

Le vieux cheval en fut très surpris et une bouffée de chaleur s’installa en lui… Il avait compris la signification de ces larmes… c’était fini pour lui. Il était trop vieux… il ne plaisait plus… il n’était plus utile.

L’homme était nerveux. Il tira sur le licol durement et lui fit mal en agissant ainsi, il le rudoya pour qu’il accélère le pas.

L’enfant courut vers l’homme en criant :

- Papa ! Papa… arrêtes ! Au fond, il est gentil tu sais !! Il joue, c’est tout… c’est tout papa …
- Oh, ce n’est qu’une bête mon fils ! Dans mon métier, on ne se laisse pas envahir par les sentiments ! Un jour, tu comprendras ! La viande de cheval se vend à bon prix !

Durant le trajet qui l’emmenait vers sa dernière demeure, le cheval eut du mal à tenir sur ses pieds. Il ressentait dans son corps une sensation affreuse. Un tremblement nerveux l’envahissait depuis plusieurs minutes… son angoisse grandissait au fur-et-à-mesure qu’ils approchaient de sa destinée.

Lorsqu’ils arrivèrent à l’abattoir, il aperçu sans les voir des tas d’animaux de toutes races. Ils étaient suspendus à des crochets, inertes, vidés de leur sang… Il lui sembla même que certains n’avaient pas leur place dans cet endroit… et cette odeur… quelle horreur !

Tout en observant les allées et venues des humains qui l’entouraient, il pensa à ce que sa mère lui racontait lorsqu’il n’était qu’un poulain. Elle lui disait qu’il y avait 2 sortes d’humains : ceux qui étaient bons et généreux et les autres… les méchants. Elle disait aussi qu’il fallait de la chance dans la vie et qu’il fallait sans cesse se battre pour survivre…

Il soupira …

Il était plongé tristement dans ses pensées lorsqu’il eut une impression bizarre. Quelqu’un l’observait. Il releva la tête sans empressement et la mit de profil pour voir ce qui se passait derrière lui. Il y avait une petite fille appuyée contre un mur et elle le regardait avec des yeux très brillants…

Le cheval n’eut aucune réaction. Il regarda son maître sortir d’un bureau, le sourire aux lèvres. Il mettait quelque chose dans son portefeuille avant de le ranger dans la poche arrière de son pantalon. L’homme grimpa dans son camion et sans un regard, prit la direction de la nationale…

Le vieux cheval frissonna. Une petite main douce et délicate vint se poser sur son encolure et se mit à la caresser lentement, avec un peu d’hésitation. Il tourna la tête et regarda la petite fille. Il n’eut aucune réaction. Il était vidé… il ne pensait plus… il ne savait plus.

Elle dit à un homme qui s’approchait d’elle :

- je l’aime bien celui-là !! Il est drôlement gentil !

L’homme l’observa, les mains dans les poches. Il ne disait rien. Puis, il se mit à le palper de tous les côtés. Ses gestes étaient surs et précis mais doux.Il répondit à la petite fille :

- Il a du être beau… en son temps… mais il est âgé tu sais …
- Qu’est-ce que ça peut faire !?
- Je ne vais pas t’acheter un cheval malade ou trop vieux !… je vais te montrer quelque chose…

L’homme ouvrit la bouche du cheval et montra les dents à la petite fille.

- Tu vois ?… elles sont usées... il a bien plus de 16 ans !!!
- Oui… mais cela m’est égal !! Moi.. je le trouve génial !
- Mais enfin… tu ne sauras rien faire avec lui !!! Il est trop vieux !
- Si… je le toiletterais, je le sortirais dans le paddock, je jouerais avec lui et je ferais de courtes promenades avec !!
- mais ma chérie…
- Papa !!! Tu m’as promis pour mon anniversaire !! Tu m’as promis…

Le petite fille était sur le point de pleurer. Le papa attendri lui dit :

- Donne-moi le cure-pieds que je vois où il en est … je vais voir si ses fourchettes sont bonnes et si tout va bien de ce côté…

La petite fille revint de la voiture en courant.

- Alors ???… dit-elle après quelques instants…
- La fourchette du postérieur gauche est un peu pourrie… mais ça peut aller… un petit traitement et tout sera réglé. Mais il faut le voir travailler pour vérifier l’état de ses jambes…

La petite fille s’approcha du cheval et lui dit tout bas, comme s’il s’agissait d’un secret d’alcove…

- Ecoute… mon papa va te faire travailler un tout petit peu dans la prairie là-bas… alors, sois à la hauteur !!! C’est toi que je veux et pas un autre !!

Et comme si elle l’avait toujours connu, elle l’embrassa sur le bout du nez, tout-a-fait naturellement. Le vieux cheval en fut tout ému… Depuis combien d’années n’avait il pas reçu ce genre d’attentions ?!…

L’homme le détacha de l’anneau et l’emmena doucement dans la prairie. Il avait un fouet… ça, le vieux cheval connaissait… Inquiet, il observait l’homme et hésitait à s’élancer mais lorsque la petite fille cria :

- Vas-y !! allez vas-y !!… il se mit à marcher plus vite, puis plus vite encore … se mit à trotter seul sans qu’un ordre lui soit donné… puis il allongea son trot... ses jambes bien tendues et se mit à prendre le rythme du petit galop… et galopa encore plus vite... fièrement, la queue en l’air, les oreilles vers l’avant, l'encolure gonflée et bien arrondie, il avait un port de tête altier… il était splendide !!!

Puis, heureux de s’être défoulé librement sans être frappé par un fouet, il se mit à ruer… à droite, à gauche, il fit quelques petits sauts de mouton de bonheur, il galopait, recommençait, hennissait…

Les hommes alentours le regardaient d’un air amusé. L’un d’eux dit à un autre : « je ne vois vraiment pas pourquoi il est ici celui-là !? »…

Au même moment, le vieux cheval revint vers eux. Il s’arrêta doucement puis se cabra de toute sa hauteur, à distance, pour ne blesser ni effrayer qui que ce soit…
Tous les hommes présents souriaient. La petite fille était folle de joie, elle applaudissait… Son père, ému… lui caressait les cheveux tout en mordillant l’intérieur de sa joue. Il souriait...

Enfin, le vieux cheval s’approcha d’eux calmement, doucement, lentement pour ne pas effrayer la petite fille qu'il ne quittait pas des yeux. Elle passa sous la clôture et fila vers lui pour lui caresser doucement l’encolure. Elle lui dit :

- Bravo !!! Tu es magnifique !!! Je suis contente, contente, contente !

L’homme s’approcha de lui, fit glisser doucement une main le long de son encolure puis caressa ses flancs, du même geste doux, en faisant le tour… Il était passé derrière le cheval mais à distance au cas ou… mais le vieux cheval était trop occupé avec la petite fille pour ruer et… il n’en avait pas envie de toute façon ! Il avait collé la petite fille contre sa poitrine en la bloquant avec sa tête qu'il frottait avec douceur sur son dos… doucement... pour ne pas la blesser.

L’homme revint près du vieux cheval, se plaça contre son flanc gauche et émit un claquement de langue tout en prenant son postérieur en mains. Il souleva sa jambe suffisamment haut en l'écartant doucement plusieurs fois et en tirant vers l’arrière avant de la reposer sur le sol délicatement sur le sol. Il demanda à la petite fille :

- Vas-y maintenant !! Fais le trotter à la voix… je veux vérifier quelque chose…

La petite fille tapota très doucement l’arrière train du cheval qui se mit à trotter. L’homme regardait…

- Demande lui de trotter… à la voix !

Un claquement de langue… "au pas"… le cheval marche. Deux claquements… "trot"… petit trot. Trois claquements… "grand trot"… ordre : "galop !" et le cheval s’élança au galop… Il comprenait tout...

- Tu as énormément de chance… il comprend l’essentiel… au cas ou une sangle casse, il obéira à la voix ! Il tire un peu à gauche mais c’est à cause de son pied… je vais régler le problème avec le maréchal…
- Le maréchal ???… ça veut dire que tu l’achètes papa !?
- Euh oui… tu me ruines ma fille !!! Mais ce n’est pas tous les jours ton anniversaire… J'y mets une condition : il faudra que tu le soignes correctement parce que je pense qu’il n’a pas du être très heureux tu vois… son problème de fourchette est du à une négligence … il doit grossir un peu aussi... il lui manque 50kgs au moins… il n’a pas été soigné comme il le faut… alors, je compte sur toi !! Tu vas voir… dès qu’il sera sur pieds… il sera splendide !! Il a l’air brave en plus… il me plait !… Tu as l’œil ma fille !!!

Dès que les formalités furent remplies, ils embarquèrent le cheval et rentrèrent chez eux, loin… très loin de cet endroit affreux. Il y avait d’autres chevaux là-bas, dans la grande prairie, ils semblaient tous très heureux. Lorsqu’il posa le pied sur le sol en descendant du van, tous les autres en cœur se mirent à hennir pour le saluer, en regardant dans sa direction. Les plus jeunes, plus curieux approchèrent de la clôture…

Il entra dans un box confortable, spacieux, à l’odeur de paille fraîche et dans sa mangeoire, une nourriture appétissante l’attendait. Dans le haut, un bon foin frais et une pierre à sel avait été installée…

Le lendemain, un homme à l’odeur de médicaments et le maréchal-ferrand arrivèrent en même temps. Ils discutèrent ensemble du pied gauche du vieux cheval. La petite fille fut chargée de le soigner sous l’oeil attentif de son père.

3 semaines s’écoulèrent. Le cheval galopait avec les autres dans la prairie, heureux, en parfaite santé. Il s’était fait accepter par tous, assez facilement d'ailleurs mais dès qu’il apercevait la petite fille au loin, il était intenable...

Il hennissait, tapait du pied le sol, dandinait de l’arrière-train et filait la rejoindre au galop, en donnant des petites ruades de joie et en dérapant dans les virages !! Il la suivait tout du long de la clôture jusqu’à l’entrée de la prairie, parfois il faisait plusieurs aller et retour surtout lorsqu'elle arrivait avec son père en voiture. Il connaissait le bruit du moteur... Il aimait cette famille et cette petite, il l'adorait !

Un soir, elle arriva avec tout un équipement qu’elle plaça sur la tête et sur le dos du cheval. Il se laissa faire tout en lui faisant comprendre certaines bêtises qu'elles commettaient. Eh oui... si la sangle de la selle n'est pas serrée comme il le faut, une fois au travail, le ventre du cheval se dégonfle et la selle tourne... donc, la chute est assurée !...

Une fois installée sur lui elle dit simplement mais fièrement :

- Au pas…
- Trottez !
- Galop !

A partir de ce jour, tous les jours, elle le monta. Il obéissait à la voix et à la jambe et c’était un merveilleux professeur qui lui évitait pas mal d'erreurs !!! A l'obstacle par exemple, si elle donnait l'ordre de sauter trop tôt avec la jambe, il ne sautait pas ou mal, volontairement. Il venait mourir contre la barre ou la faisait tomber. Alors, le père de la petite-fille expliquait "pourquoi" il avait fait ça... Elle apprenait vite avec lui. C'est un gros avantage pour un cavalier de débuter avec un "vieux routier" qui connait les ficelles du métier mais c'est surtout un gage de sécurité en cas de danger pour un jeune cavalier. Il saura réagir correctement. Pas une fois il eut envie de l’impressionner ni de la faire tomber. Il lui devait bien ça. C’était grâce à elle s’il était là…

Elle fit quelques petits concours locaux et remporta plusieurs prix… Les flots décoraient la porte du box… Son histoire d’amour commençait tard mais elle était réelle et tellement… belle !!!



Enregistré le 5 Avril 2011 à 16:54
par 2764928

Oeuvre Originale

Auteur :
Bellejournée

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